Le coup de foudre de Samuel Labarthe pour Georges Perec

Temps de lecture : 4 min

Le 3 mars dernier, date anniversaire de la disparition de Georges Perec, l’Espace Rachi, à Paris, a organisé une lecture d’extraits de l’œuvre de ce magicien des mots et de leur résonance. En conteur investi, Samuel Labarthe a vécu de l’intérieur son univers et son génie créateur, les restituant, corps et âme.

Samuel Labarthe, à l’issue de sa lecture à l’Espace Rachi

Samuel Labarthe se souvient de Georges Perec (1936-1982), comme d’un auteur virtuose, à la présence familière. Il se souvient de son visage, de ses yeux, de son sourire. Inoubliables. S’étonnant presque qu’il s’était éteint. Il avait lu « Je me souviens », un peu amorcé « Les Choses » (prix Renaudot 1965) sans le finir, et reporté « La Disparition » à plus tard tant il était obnubilé par la traque d’un « e » oublié par mégarde dans le texte. Des années plus tard, lorsque Jo Amar, le directeur de l’action culturelle du FSJU (encadré), et Patricia Hostein (voir biographie), directrice artistique du projet, lui ont proposé d’inaugurer le nouveau rendez-vous culturel, « Les Soliloques de Rachi », pour lire des extraits choisis dans l’œuvre de Georges Perec, le comédien n’a pourtant pas hésité.

La commémoration des 40 ans de sa disparition (3 mars 1982) était l’occasion rêvée pour Samuel Labarthe de refaire connaissance avec cet homme qu’il qualifie de « laborantin de la langue française ». « Parfois, on répond à des rendez-vous qu’on ne se serait pas forcément donné soi-même. N’est-ce pas la plus belle façon d’appréhender un auteur, ses univers, et de connaître l’homme et son travail ? », remarque-t-il, avec enthousiasme.

«  J’avais à dompter ce cheval fou, sans le trahir ! »

Pour ces « Soliloques de Rachi », Samuel Labarthe était le comédien le mieux à même de porter la voix d’un des membres les plus éminents de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), d’incarner son univers, avec sa signature personnelle, en restituant son énergie et son inventivité tant dans l’ardeur infatigable que dans la joyeuse mélancolie. Car porter les mots de Perec, dont une partie des textes (Œuvres I et II) est entrée dans La Pléiade en 2017, est une gageure formidable ! Ce que confirme Samuel Labarthe  : « Pour le lire, il faut déjà s’accrocher, sa lecture est active, alors faire entendre Perec ! »

Mais, le comédien, qui affectionne cette position de passeur d’histoires, a relevé le défi, faisant des sept textes de l’auteur ses nouvelles gammes. « Ses mots, il faut se les mettre en bouche et les articuler, il y a énormément de consonnes ; les phrases ne semblent jamais s’arrêter ; on ne peut même pas faire confiance aux virgules ni aux points ! Les mots de Perec sont une matière qui se met à vivre, qui s’échappe des limites et dépasse le conteur. Il faut toujours être en alerte. J’avais à dompter ce cheval fou, sans le trahir ! »

« Autant il a cherché des traces toute sa vie, autant il m’a ramené aux miennes que je pensais avoir perdues. »

Samuel Labarthe lit Georges Perec : “Espèce d’espaces – la rue”.

Pour rester fidèle à la puissance narratrice, le choix des extraits devait obéir à une cohérence rythmique et émotionnelle pour préserver la respiration, non seulement du comédien, mais aussi du public. « Nous nous sommes appuyés sur Jean-Luc Joly, le président de l’association Georges Perec pour sélectionner les extraits. Ensuite, avec Samuel, nous avons revu le déroulé pour articuler les textes de façon à équilibrer l’intensité des mots et des émotions », explique Patricia Hostein.

Pour parfaire son imprégnation du personnage, le comédien a visionné le documentaire de Pierre Lane (disponible en replay sur France 5), « Georges Perec, l’homme qui ne voulait pas oublier », si représentatif de celui dont chaque livre était dissemblable du précédent, dans le style ou le thème, pour mieux écrire sa quête de soi et des souvenirs éclatés, fugaces, insaisissables, joueurs. « Autant il a cherché des traces toute sa vie, autant il m’a ramené aux miennes que je pensais avoir perdues, observe Samuel Labarthe, reconnaissant. Dans cette lecture, mon souhait était de rendre la langue de Georges Perec de la meilleure façon possible et de donner envie au public de se replonger dans son œuvre. »

« Pour Les choses, il donne une sensualité à tous les objets »

“Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?”, scénographie de Nils Zachariasen.

Afin de réussir cette gageure, un soin extrême a été apporté à la scénographie. Nils Zachariasen a mis en espace une centaine de petits objets de l’époque pour inscrire la lecture dans l’univers de Perec et le mettre en relief. Ainsi s’amoncelaient sur deux tables mappemondes, horloges, cheval de bois, boussoles, marionnettes, maquettes de théâtre, d’avion et de 2CV, solex, transistor, lampe de sel, menora, encrier, plume, livres, fauteuil… Dans cet agencement artistique, cette profusion résonne avec le thème du premier livre publié de l’écrivain à l’écriture distanciée, méticuleuse, quasi-comptable. « Pour Les choses, il donne une sensualité à tous les objets, qui me rappelle Marguerite Duras, analyse le comédien. Il a aussi cette précision de constat d’huissier dans ses descriptions tout en jouant avec la lumière, tel un photographe. »

Le comédien Samuel Labarthe lit un extrait de “La vie, mode d’emploi”.

Sur cette scène emplie de la richesse intérieure de Georges Perec, Samuel Labarthe entre lentement côté jardin, texte en main, le corps délié, le sourire timide, presque déférent, comme s’il laissait à l’auteur disparu le temps de venir habiter le lieu qui lui était spécialement dédié. À mesure des lectures, les ambiances se succèdent avec bonheur, où se côtoient la magie des mots qui s’entrechoquent et les émotions qu’elle suscite.

Le comédien-cavalier des mots maîtrise la fougue de son cheval littéraire auquel il redonne la vigueur du vivant. « Espèces d’espaces – La rue », « Quel petit vélo au guidon chromé au fond de la cour  ? », « W ou le souvenir d’enfance », « La disparition », « Les Choses – Une histoire des années soixante », « La vie, mode d’emploi » et « Espèces d’espaces – suite et fin ». C’est une boucle qui se forme, une ronde de mots qui se tiennent la main, une vie qui se révèle sans commencement ni fin. Du talent en suspension. Des émotions en réception. À l’issue de ce rodéo fantastique, le comédien encore galvanisé confiera qu’il aurait aimé danser avec ces mots qui s’échappaient, qui le dépassaient, qui le rattrapaient dans un tourbillon vertigineux… « Je n’ai plus envie de le quitter », conclut-il, admiratif de l’alchimie aussi singulière qu’universelle de l’œuvre de Georges Perec, dont il a si bien mis en espace et perspective.

Nathalie Gendreau
©Nathalie Gendreau


Association créée en 1997 par le Fonds Social Juif Unifié, le Centre d’Art et de Culture de l’Espace Rachi inaugure « Les Soliloques de Rachi ». Cette programmation trimestrielle créée par Jo Amar, directeur de l’action culturelle du FSJU, et animée par la directrice artistique Patricia Hostein, a pour ambition de donner à entendre les plus grands écrivains français lus par des artistes. « Après la crise sanitaire, et l’arrêt de toute manifestation, nous avons réfléchi différemment l’organisation de notre programmation, explicite Jo Amar. Il m’est apparu important de créer ces moments intimes entre le public, un texte, un comédien ou une comédienne. Nous souhaitons que ces moments soient des temps à savourer » Après Georges Perec, les prochaines lectures évoqueront l’univers d’Albert Cohen, de Stefan Zweig et de l’auteur comique israélien Éphraïm Kishon.


1 réflexion au sujet de « Le coup de foudre de Samuel Labarthe pour Georges Perec »

  1. J’aime regarder le ciel et pourtant je ne le comprends pas.

    Je fus quelquefois le ver luisant amoureux d’une étoile, et je m’emballe souvent pour des idées ou des hommes que mon piètre bagage universitaire ne permet pas d’apprécier à leur authentique valeur. Il en est ainsi de « l’Oulipo », de Georges Perec ou de Samuel Labarthe. J’en ai rêvé sans parvenir à m’éveiller à leur subtilité.

    Merci Nathalie Gendreau de nous rappeler que notre environnement contient tant de choses qui, bien qu’apparement inaccessibles, sont d’une beauté immanente.

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