« L’affaire Clara Miller », Olivier Bal

Extrait (pages 90-91 – Mike Stilth)
« Je reviens vers le hall d’entrée et monte les grands escaliers en bois jusqu’au premier étage. Direction l’aile nord. Arrivé devant la porte blindée de mon étage privé, le seul endroit du manoir qui soit absolument interdit aux enfants, j’en sors la clé et ouvre la porte. C’est un autre Mike qui vit ici. Dans notre domaine, à Caan et à moi, nous sommes complètement libres… Nous jouissons, nuit après nuit. Nos fêtes sont floues, folles, dégénérées. Mais au moins nous sommes vivants. Ici, toutes les cloisons ont été insonorisées et c’est le seul espace du domaine où aucune caméra n’a été installée. Tout peut arriver entre ces murs… et c’est ce qui me plaît. »

« Olivier Bal, dans « L’affaire Clara Miller »

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Après ses deux opus fantastiques sur la maîtrise des rêves, Olivier Bal se lance dans le pur polar, du noir qui révèle la face grise d’êtres qui se débattent dans leurs rêves : de gloire, de reconnaissance, de liberté. Reprenant une construction qu’il manie d’une main de maître, l’auteur propose dans « L’affaire Clara Miller », aux éditions XO, un roman choral à rebondissements et à double temporalité d’une grande efficacité. L’intrigue à plusieurs niveaux de lecture est bien charpentée, tout se tient. Les personnages sont attachants malgré leurs travers, car la psychologie de chacun est finement travaillée en ce sens. Les chapitres courts et denses se donnent le témoin dans cette course au dénouement haletant. Tout commence par des jeunes femmes retrouvées noyées en deux ans sur les berges du lac rebaptisé « le Lac aux Suicidées ». Parmi ces malheureuses, Clara Miller, une journaliste que Paul Green a connue sur les bancs de la Fac et dont il était amoureux en secret. Il ne croit pas à la thèse du suicide. Ce journaliste, reporter de presse people, est persuadé que le tueur est Mike Stilth, une rock star à la renommée internationale qui vit non loin, dans une forteresse appelée Lost Lakes, avec ses deux enfants reclus.

Résumé

Dans « L’affaire Clara Miller », la mort ne plane pas, elle rampe au fond des eaux noires du lac aux Suicidés et dans les eaux fangeuses du show-business américain. Mike Stilth est une star au firmament dont chaque sortie déclenche la furie adoratrice des fans. D’extraction pauvre, il est parvenu au sommet, il est le roi de son monde autour duquel gravitent des prédateurs, qu’ils soient loups ou vautours. Il y a Caan, son manager et ami, une éminence écarlate, compagnon de débauches. Joan Harlow, une attachée de presse à la fidélité vorace, veille de très près sur l’image de Mike, telle une harpie aux serres toujours ouvertes. Jeunes enfants de la Rock Star, Noah et Éva vivent dans une aile sécurisée du manoir, à l’abri des orgies de leur père, mais aussi des paparazzi et autres personnes mal intentionnées. Des gardes du corps coriaces et un personnel bienveillant les protègent de tout, et surtout du monde extérieur, de la réalité. Persuadé de la culpabilité de Mike Stilth, Paul Green, reporter des basses-fosses du Globe, opiniâtre et cabochard, enquête sans se départir de son humour noir, parfois suicidaire. Le harcèlement de son patron exigeant du scoop, les planques à risques, les humiliations et intimidations, les passages à tabac, rien ne décourage ce Colombo sans femme ni chien. Tant qu’il n’aura pas rendu justice à Clara Miller, il ne vivra pas.

Pour approfondir

Avec « L’affaire Clara Miller », Olivier Bal sonde les abysses des âmes tourmentées de ses six personnages. En leur donnant la parole, il tisse leur psychologie et fait avancer les événements par ricochets, de chapitre en chapitre. L’intrigue s’échafaude ainsi depuis l’intérieur des protagonistes, à deux spatio-temporalités différentes  : 1995 et 2006, Los Angeles et le New Hampshire. Devenu la marque de fabrique de cet auteur inspiré, le roman choral lui permet de créer un lien étroit entre les personnages et le lecteur. Pourtant, ils ne sont pas tous sympathiques ! Mais c’est justement cette part d’ombre qui est intéressante. Y sont camouflés leurs traumas, leurs relations familiales complexes et leurs conséquences, et leur désir de revanche, quoi qu’il en coûte. Cet accès privilégié donné au lecteur rend ce dernier sinon complice du moins compréhensif. Ancien journaliste de presse people, l’auteur nous offre aussi un plongeon vertigineux dans le monde de la presse à scandale et des stars du showbiz, où frayent les excès, les dérives, les luttes de pouvoir, les renoncements, mais aussi les tentatives de s’en sortir…. Se sortir de son passé et du cercle vicieux qui pollue le présent et entrave la liberté d’être. Mais la liberté n’a-t-elle toujours un prix  ! À quand la prochaine affaire, Monsieur Bal ?

Nathalie Gendreau

Éditions XO, 12 mars 2020, 496 pages, à 19,99 euros en version papier.

1 réflexion au sujet de « « L’affaire Clara Miller », Olivier Bal »

  1. Avec « L’Affaire Clara Miller », d’Olivier Bal, la chronique de Nathalie Gendreau est plus qu’un hameçon. C’est un véritable harpon qui nous entraine dans le sillage d’un gros poisson : le chef d’œuvre du moment particulièrement utile et agréable en cette période confinement.
    Bien sûr le « polar » n’est pas encore reconnu à sa juste valeur, à l’exception d’Agatha Christie mais qui, hélas, est une authentique anglaise qui a donné naissance à un détective belge, Hercule Poirot. Et pourtant que de bonheurs ressentis à la lecture des Fantômas, Arsène Lupin et beaucoup d’autres écrivains qualifiés trop souvent d’auteurs de « Roman de gares » . Les gares, aujourd’hui désertées à l’exception de « La Madone des Sleepings » qui hante toujours les quais porteurs de suie.

    Répondre

Laisser un commentaire

Pin It on Pinterest