« La Nuit des aventuriers », Nicolas Chaudun (Plon)

Extrait (page 17)
« Un officier paraît, dont la tenue de campagne tranche avec la sobre élégance des conjurés. Pas vraiment un cadet, de toute évidence. Et puis, une physionomie ordinaire. Des pas comptés, un empressement chuchotant, tout en lui dénote la valetaille en instance de promotion – il a scrupuleusement adopté le bouc et les moustaches présidentiels. Et, justement, le président l’observe comme un enfant examinerait un jouet. L’aide de camp idéal, présage-t-il. De l’ample dossier ouvert sur le bureau il tire une liasse et la lui confie. L’officier ressort, après une inclinaison et deux pas en arrière. Pas un profil de vainqueur, le factotum. De cela les autres se font la remarque. Comment ne pas ? Ils se sentent des impudences d’hommes neufs. »

« La Nuit des aventuriers », Nicolas Chaudun (Plon)

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥♥

Curieusement, étrangement, étonnamment, « La Nuit des aventuriers », qui relate la conjuration du 2 décembre 1851 visant à faire du Prince-président Louis Napoléon Bonaparte (1808-1873) l’Empereur du Second Empire, dépeint, sous certains aspects, la curieuse, étrange et étonnante époque que nous vivons. Au fil des pages, le parallèle saute aux yeux, laissant accroire – s’il le fallait – que l’Histoire n’est qu’une suite de répétitions d’un scénario bien rodé, impliquant des personnages différents. Dans ce roman vrai d’un coup d’État à l’objectif atteint, mais non honorable dans son exécution expéditive, Nicolas Chaudun raconte l’aventure d’une victoire improbable, mais surtout incertaine quant à son issue. Cette incertitude est renforcée par l’égrenage des heures qui distillent les informations du « front » parisien, mais aussi des fronts régionaux, où des villes et des villages se soulèvent de manière erratique. Le vocabulaire châtié, les portraits tranchants, les formules subtiles, le ton sarcastique servent utilement un récit historique précis et fort documenté. Le déroulé millimétré met en scène une conquête aussi épique que laborieuse. C’est ce qui en fait toute la saveur, toute la truculence et surtout tout le plaisir d’en savoir un peu plus sur cette incroyable nuit des aventuriers.

Résumé

Coup d’État inéluctable dans une constitution inapplicable ? Atavisme familial où le glorieux patronyme ne peut rimer qu’avec couronne impériale ? Simple opportunisme circonstanciel ? C’est plutôt cet entrelacement de raisons objectives et personnelles qui a concouru à l’avènement du Second Empire, avec la victoire du parti des bonapartistes. Coup de force inouï et pourtant non exceptionnel dans ce demi-siècle de tous les régimes possibles. Une telle décision ne peut se prendre sur un coup de tête. Louis Napoléon Bonaparte est un être réfléchi, qui a des idées pour la France, qui rêve de gouverner sans entrave sur un pays moderne avec un peuple en paix et en santé. Éperonné par ses affidés, qui le confortent dans sa légitimité, il prépare minutieusement un plan d’attaque. Un plan soumis aux aléas qui ne fonctionnera que si le secret est absolu. Des fuites, il y en a. Pourtant, nul ne les prend au sérieux, même au parti de l’Ordre (majorité parlementaire) tant la rumeur d’un coup d’État s’étire en langueur. C’est sa chance ! Louis Napoléon Bonaparte la saisira… à condition que la prise du pouvoir se fasse sans effusion de sang. Il l’exige  ! Illusoire, naïf  ? En tout cas, rien ne se passe comme il le souhaite, encore moins avec les énergumènes qui forment sa coalition, qui sont loin d’être des enfants de chœur. Ces aventuriers qu’il a placés lui-même aux postes stratégiques ont ramené d’Afrique du Nord la férocité des combats à laquelle ils ont pris goût.

Pour approfondir

Nicolas Chaudun est un habitué des récits historiques précis, ayant notamment à son actif une biographie sur le baron Haussmann chez Actes Sud. Avec « La Nuit des aventuriers », il nous abonne à cette époque troublée et merveilleuse dans les possibilités d’aventures qu’elle offre. L’ouvrage est ingénieusement tissé de rigueur historique et d’intelligence narrative. L’écriture de l’auteur peut surprendre tant elle est du même haut rang que les personnages qu’elle ressuscite. Le vocabulaire est exigeant et les tournures ourlées, incisives et spirituelles. C’est un vrai régal. De surcroît, la résonance de ce roman vrai avec la France d’aujourd’hui lui confère une intemporalité troublante et édifiante. Une élite du XIXe siècle autocentrée, en faillite et déconnectée du peuple ; une France qui ne parvient pas à se moderniser avec des viatiques pour toute réforme ; des quartiers insalubres, abandonnés dans l’indigence, la crasse… les épidémies ; un peuple grondant qui manifeste, saccage, avant d’élever des barricades… et jusqu’à l’iconique cathédrale Notre-Dame qui se délabrait sous les outrages du temps et le désintérêt général, à laquelle pourtant Napoléon III saura redonner la splendeur d’antan. La reconstruction à l’identique de Notre-Dame de Paris du XXIe siècle peut-elle être un signe annonciateur d’un renouveau national ? L’avenir nous le dira bientôt… ou pas.

Nathalie Gendreau

Éditions Plon, 26 août 2021, 240 pages, à 18 euros.

1 réflexion au sujet de « « La Nuit des aventuriers », Nicolas Chaudun (Plon) »

  1. Cette « Nuit des aventuriers » est pleine de promesses mais j’en retiens une particulièrement, je cite Nathalie Gendreau, experte en la matière, « Le vocabulaire châtié, les portraits tranchants, les formules subtiles, le ton sarcastique servent utilement un récit historique précis et fort documenté ».

    Pourquoi je cite cette phrase ? Au delà du sujet qui devrait passionner les amateurs de l’Histoire de France il y a la promesse d’une écriture de qualité qui fait aussi partie de l’Histoire de France.

    Histoire ? Ecriture ? Deux pépites nationales qui ne séduisent plus grand monde dans notre société occupée à « déconstruire » notre Histoire et à transformer notre langue en borborygmes monstrueux avatars d’une novlangue que même George Orwell aurait dénoncé en 1984 !

    Mais la similitude qui a interpellé Nathalie Gendreau, entre l’époque décrite par Nicolas Chaudun et notre présent, m’interpelle aussi. Dans ce moment où bien des mécontentements du Peuple se cristallisent, la tentation d’un recours à la violence est forte. C’est pourquoi je recommande la lecture de cet ouvrage qui va aussi nous rappeler que la langue Française fût pendant des siècles la langue des hommes les plus civilisés du monde.

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