« La messagère de l’ombre », Mandy Robotham

Extrait (page 80)
« Je me rends compte que la guerre m’a étouffée, depuis. Pas étonnant, vu l’effort qu’il faut déployer rien que pour rester en vie. Il n’empêche que je me surprends à le regretter. Dactylographier le récit cohérent des informations pour le journal des partisans, ça me vient facilement, presque automatiquement. Mais ce n’est pas moi. Oui, il y a une forme de passion dans le désir de liberté, mais rien pour mon cœur dans les mots, malgré la résolution d’essayer d’écrire. En tant que moi, pour moi. Juste pour le plaisir. Est-ce mal, par les temps qui courent ?
Si seulement j’arrivais à rester éveillée à la fin de la journée et à en trouver le temps. »

« La messagère de l’ombre », Mandy Robotham

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

Sur le même thème de son premier roman « L’Infirmière d’Hitler » (Ed. City – 2019), Mandy Robotham récidive avec « La Messagère de l’Ombre », chez le même éditeur. Cette fois-ci, elle noue son intrigue à Venise, au temps de l’oppression allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce roman choral relate l’histoire d’une journaliste anglaise, Luisa, qui, au décès de sa mère, en 2017, part en quête de ses origines italiennes dont elle ne sait rien. Elle se souvient à peine de Stella et de Giovanni, ses grands-parents. En parallèle des recherches de Luisa, nous découvrons la vie de Stella, une jeune journaliste recrutée par la Résistance italienne pour écrire nuitamment dans le journal clandestin, Venezia Liberare. Le jour, elle est traductrice pour le haut commandement nazi, le quartier général du Reich, où elle glane de précieuses informations pour la Résistance. Dans ce roman, les jours et les événements se répètent, comme une marée montante et descendante, sans véritablement d’actions ni de surprises. Pourtant, l’auteure parvient à maintenir une tension suffisante jusqu’au dénouement qui submerge, mais sans étonner, tel l’Acqua Alta, cette forte marée qui se rappelle régulièrement au bon souvenir de la Cité des Doges.

Résumé

Luisa et Stella vivent à deux époques différentes. L’une est la petite-fille de l’autre, mais elles n’ont pas eu le temps de se connaître. Entre elles, une autre femme les unit, la mère de Luisa, qui n’a pas su créer de lien avec sa fille et s’est fâchée avec sa mère. Lorsque celle-ci décède, c’est un cataclysme pour Luisa. Pour s’extraire de la douleur de la perte, mais aussi du désamour de sa mère, elle se saisit de l’histoire de sa grand-mère qui prend forme à mesure qu’elle découvre les archives familiales, et surtout la vieille machine à écrire. L’outil de travail que son aïeule appelait « Daisy » et par qui elle s’est distinguée, au péril de sa vie. Stella n’était pas jeune fille à attendre, les bras croisés, de voir sa ville libérée des nazis. Aussi douée dans l’écriture que courageuse, elle s’engage dans la Résistance, prend des risques en pénétrant la tanière du loup pour travailler comme traductrice à la Kommadantur. En traduisant des rapports, elle note sur des bouts de papier toute information susceptible de servir le combat des Partisans. Là, elle noue des sentiments ambivalents avec l’un de ses supérieurs Cristian de Luca, fasciste affirmé, mais un amoureux des belles lettres. Peut-on être foncièrement mauvais quand on aime la littérature ?

Pour approfondir

« La Messagère de l’Ombre » est un énième livre sur la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, pourrait-on observer. C’est vrai, mais ce roman historique apporte un éclairage très instructif sur la ville de Venise à une période de l’histoire peu relatée dans la littérature. Comme le note l’auteure dans son propos liminaire, les documents et ouvrages de référence accessibles au grand public sont « succincts et factuels », et très peu descriptifs sur la vie quotidienne des habitants. Pour se rapprocher de la réalité, elle s’est rendue sur place, à l’IVESER (Institut vénitien de l’histoire de la résistance et de la société contemporaine). Dans son écriture, l’auteure privilégie l’être humain à l’action. Cette insistance nous montre l’attachement des Partisans a sauvé coûte que coûte Venise du joug allemand, mais surtout ses habitants, dont la population du ghetto juif (quartier Cannaregio). Son travail minutieux de documentation met en avant la cohorte de « staffettes », ces messagères de l’ombre qui passaient des messages codés d’un point à l’autre de Venise, au nez et à la barbe des Chemises noires de Mussolini (milice italienne) et de la Gestapo. Grâce aux multiples allées et venues dans les ruelles et aux trajets en vaporetto qui emmènent Stella d’une île à l’autre, elle nous fait (re)découvrir Venise, ses canaux, son atmosphère, sa lumière, sa culture. Ne serait-ce que pour ce beau voyage, qu’elle en soit remerciée.

Nathalie Gendreau

City Editions, 2 septembre 2020, 384 pages, à 19,90 euros.

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