« La Danse de la tarentule », Claire Blanchard

Extrait (page 16)
« Par la fenêtre filtre un rayon de soleil. Il se prend dans la toile d’une araignée, enveloppe le corps de l’aranéide, fait scintiller les fils qui emprisonnent un moucheron. La bestiole, d’une belle taille, s’approche de sa proie. Au loin, ce ne sont que de petites taches foncées sur la dentelle de la toile qui convergent dangereusement, mais j’imagine les ailes du moucheron vibrer avant que l’autre n’injecte son venin. Personne ne voit rien. Ce n’est que mon imagination. C’est comme pour moi. Personne ne voyait rien de l’extérieur. Charme et forte personnalité, voilà ce qu’on disait de ma mère. Mais au sein du foyer, elle distillait son venin, comme cette araignée à ce moment précis. »

« La Danse de la tarentule », Claire Blanchard

Avis de PrestaPlume – Coup de cœur

Claire Blanchard est professeur de français et auteure jeunesse. Avec « La Danse de la tarentule », elle nous conte l’emprise dans sa plus pure et terrifiante expression. Celle d’une mère vis-à-vis de ses enfants, Émilie et Jean-Baptiste. À la fois puissant et déchirant, ce roman se lit d’une traite, dans un souffle haletant, où l’espoir point à chaque rebondissement. À l’image de la petite Émilie qui balance entre adoration et détestation de cette mère qu’elle appelle « instance maternelle », le lecteur oscille entre peine et admiration pour cette fillette qui aspire à la tendresse. On s’attend, comme elle, à ce que la raclée soit la dernière et que la mère, sincèrement contrite, ne lèvera plus la main sur ses enfants. L’auteure décrit dans le menu avec une crudité désarmante l’escalade de la perversité d’une mère, issue d’une famille non moins malsaine, et son comportement erratique aux humeurs changeantes soudaines et violentes incompréhensible pour une enfant affamée d’amour, prête à tout pour satisfaire une mère vindicative, névrotique. Si le sujet de ce roman est lourd et perturbant, la lecture n’en reste pas moins agréable, car l’enfant met en place un système de défense inventif et énergique. Si parfois l’adolescente qu’elle est devenue se dresse face à l’injustice, calquant les réactions éruptives de sa mère, elle transcende la douleur affective et physique à travers des passions artistiques. Si la lecture est aussi agréable et passionnante, c’est parce que l’auteure déploie un arsenal de délicatesse et de pudeur dans son écriture.

Résumé

Émilie est une adulte équilibrée, même si elle a « mis une pierre sur son âme » pour combler ce gouffre d’amour. Elle est mariée, mère de deux enfants et elle est devenue peintre. Quand son « instance maternelle » décède, vingt ans après son départ définitif, elle revient sur les lieux de son enfance, au Croisic. C’est au manoir de Ker Kroaz qu’elle a ses premiers souvenirs, dans les années 1980. Ses parents sont alors en Inde. Elle et son frère ont été confiés à la grand-mère, une veuve pingre et acariâtre, et à leur tante, Micheline, la copie conforme de la première… en pire. Émilie avait cinq ans et Jean-Baptiste, trois ans. Les considérant comme un poids trop lourd à porter, les deux femmes se sont attachées à leur inculquer une éducation stricte, rigide, n’hésitant pas à les violenter pour les « dresser », surtout Émilie chez qui l’injustice déclenchait des bouffées de rébellion (vite matées). Au décès de la grand-mère, leurs parents reviennent s’installer à Paris. Pour les enfants, c’est une merveilleuse nouvelle. Ils vont enfin pouvoir reconstituer une famille, avec une mère aimante, du moins aussi aimante qu’elle le laisse paraître en société. Ils vont vite déchanter, car celle-ci est manipulatrice, humiliante et a des excès de colère imprévisibles qui les laissent sonnés, jusqu’à ce qu’elle leur supplie de la pardonner en les étouffant d’une tendresse épidermique. Ils grandissent ainsi dans cette instabilité émotionnelle, entre une mère perverse soufflant sans cesse le chaud et le froid et un père tantôt mutique, tantôt vociférant.

Pour approfondir

Par la voix d’Émilie, Claire Blanchard nous donne les clés de compréhension à l’installation progressive de ce qu’on appelle l’incestualité et de son caractère néfaste et toxique. Cette notion « d’inceste moral », conçue par Paul-Claude Racamier, le psychiatre et psychanalyste qui a mis en évidence la perversité narcissique, codifie cliniquement cette emprise familiale visant à vampiriser son propre enfant (notamment en ne lui laissant aucune intimité) et explique les ressorts confusionnels de la victime qui éprouve des difficultés extrêmes à s’en extraire. L’incestualité génère ainsi confusions des relations intra-familiales, confusions des sentiments, confusions des repères dans la construction de la personnalité jusqu’à l’apparition d’une psychose. Ainsi, si Émilie parviendra à s’échapper de la toile de sa mère-araignée, il n’en sera pas de même pour le cadet qui développera des troubles cognitifs. Cette incestualité étant insidieuse et ne s’exerçant que dans l’enceinte familiale, donc invisible de l’extérieur, ce délit est plus difficile à cerner. Comme face à tout être pervers, seule une rupture définitive permet de s’en extraire. « La Danse de la tarentule » – là où il faut comprendre « le charme trompeur de la mère » – est un roman coup de poing sur l’enfance maltraitée, sombre et lumineux, qui frappe en plein cœur..

Nathalie Gendreau

Éditions Presse de la Cité, 14 janvier 2021, 298 pages, à 20 euros.

1 réflexion au sujet de « « La Danse de la tarentule », Claire Blanchard »

  1. Apparemment, l’heure n’est pas à l’amusement avec ce roman que Nathalie Gendreau a lu pour nous. Mais il semble bien qu’il fasse danser nos neurones pour participer à ce « bal des psychotiques » suggéré dans le titre choisi par Claire Blanchard. Mais que les arachnophobes se rassurent il n’y a pas d’insecte à l’affût dans ce roman. L’allégorie est utilisée pour définir « l’inceste moral » que certains parents malades infligent parfois à leurs enfants.

    Ce coup de projecteur sur des « secrets de familles » souvent dissimulés nous propose une réflexion sur nous-mêmes, notre famille ou notre entourage. Près de 300 pages qui, j’en suis sûr, nous en apprendront beaucoup sur l’univers familial qui ne se résume pas aux images trompeuses des PUB TV inspirées par la cancel-culture américaine.

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