« La Correction », Guillaume Lafond (Intervalles)

Extrait (pages 55-56)
« Je ne suis pas partisan du Stephanon, comme Rob. C’est le programme proposé par la liste des Justes. Il se fonde sur la figure du martyr et affirme que la correction ne peut porter ses fruits sans un grand nombre de sacrifices humains. Accidents, suicides, faillites, attentats, pandémies, les mesures que les Justes envisagent doivent être menées à grande échelle ; les morts seront comptabilisés en masse. Il s’agit de générer la peur et la panique pour déstabiliser des hommes et des nations entières ; qu’elles revoient leurs politiques sociales, économiques et écologiques. Dans ce programme, la nature prend sa revanche ; des catastrophes naturelles sur plusieurs continents sont annoncées, qui deviendraient destructrices de la mondialisation. Les frontières se refermeraient sur un marché plus localisé, moins consumériste et moins dispendieux à grande échelle. »

« La Correction », Guillaume Lafond (Intervalles)

Avis de PrestaPlume « Coup de cœur »

Premier roman de Guillaume Lafond, aux éditions Intervalles, « La Correction » n’est pas la fessée brandie comme menace pour faire tenir un enfant sage – quoi que ! –, mais un passionnant roman qui propulse le lecteur dans un monde bien réel, aux mains d’une organisation mythologique. Tels les dieux de l’Olympe, les Augustes et les Justes interviennent dans la vie de pauvres mortels pour leur faire prendre conscience de leur moralité douteuse, de leur déchéance prochaine. Les premiers, le parti qui gouverne, sont pour la méthode douce ; les seconds, le camp adverse, prône la manière forte. Ce sont les élections, et le second parti a désormais toutes les chances de s’imposer aux urnes des électeurs de l’au-delà. Dans cette attente, la politique de l’institution du Schéma visant à corriger l’homme par la peur du pire entre en action. Elle va se charger du destin de cinq anonymes, tous liés de près ou de loin par des intérêts communs. Cinq personnages à corriger, dont l’auteur nous donne à comprendre les névroses qui les poussent à n’être que le reflet de ce qu’ils pourraient être. Le dénominateur commun étant la peur de manquer. D’argent, d’amour, de reconnaissance… ? Peu importe. Le manque non conscientisé, non verbalisé, non sublimé conduit à la faillite personnelle et, par effet papillon, collective. Et Guillaume Lafond nous le donne à ressentir d’une façon originale et homérique.

Résumé

C’est un été de canicule, à Paris. L’Imprévu est un café, où il fait bon se prélasser ou se rencontrer. Là, un ballet de personnages s’organise. François, un « gros de 40 ans qui se sape comme un sac », s’accorde un moment de détente avant de relayer la nounou. C’est un ambitieux chef d’entreprise arrogant et méprisant. Léa est une étudiante aussi belle qu’intelligente. Elle a 23 ans et se prostitue pour payer ses études. Elle a rendez-vous avec son dealer et ami Paul, un bel homme, musclé, qui tient un business florissant. Mathéo est un dragueur invétéré pour obéir à des besoins sexuels impérieux, compulsifs, irrépressibles. Il a rendez-vous avec une Chinoise qu’il a draguée sur Tinder. Vincent est un auteur immature et égocentrique, qui doit son succès à une inspiration « stupéfiante ». Il s’apprête à terminer son dernier roman, il ne lui manque plus que la fin qu’il souhaite tout aussi stupéfiante. Ces êtres perdus, déviés par une angoisse intrinsèque, originelle, s’entrecroiseront ailleurs jusqu’au point d’orgue d’une tragédie propre à les ébranler dans leur fondement. Un point de non-retour pour certains, un point de recommencement pour d’autres. Le libre arbitre est laissé à chacun… après que Gabriel, membre du Schéma, a œuvré à leur insu pour les faire tous se rencontrer en un lieu décisif.

Pour approfondir

Enseignant de Lettres classiques à Paris et réalisateur de court-métrage, Guillaume Lafond nous offre un premier roman détonant qui se lit d’une traite avec gourmandise. Le merveilleux de l’art et de la manière à corriger se met au service du plus sordide des mondes interlopes parisiens, où les âmes sont rompues aux vices, aux pires excès, aux pulsions les plus primaires. Les cinq personnages ont tous une bonne raison pour ce qu’ils sont devenus, mais que font-ils pour être autrement ? Rien. Par manque de courage, d’occasion, de volonté, d’envie… Toutes les raisons sont bonnes, bien entendu. En choisissant le mode choral, qui laisse à chacun l’occasion de s’exprimer, l’auteur nous entraîne dans leur noirceur, mais aussi dans leur désir le plus enfoui qui sous-tend leur névrose. Comment une prise de conscience sur soi, aussi dérangeante soit-elle, peut-elle influer une trajectoire qui semblait pourtant si bien tracée ? Ménageant le suspense qu’il distille à dose concentrée, Guillaume Lafond nous le donne à voir de cinq angles différents et à entendre de cinq voix très personnalisées. Pour un coup d’essai, « La Correction » est un coup de maître.

Nathalie Gendreau

Éditions Intervalles, 10 septembre 2021, 168 pages, à 17 euros.

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