« La Conspiration hongroise », Philippe Grandcoing, Éditions de Borée

Extrait (page 80)
« La douceur printanière qui s’était installée sur Paris depuis plusieurs jours avait en partie incité Salvignac à passer à l’action. Mais il s’agissait surtout de trouver un dérivatif à sa sourde colère. Il en voulait à Lerouet d’avoir proposé à Léopoldine de jouer les agents infiltrés pour le compte de la police. Il en voulait encore plus à sa compagne d’avoir accepté avec autant d’enthousiasme et, pis encore, de l’avoir publiquement rabroué. Sans compter qu’il se sentait inutile et donc blessé dans on orgueil de mâle. Il y avait même chez lui quelques relents de jalousie, il devait bien l’admettre. »

« La Conspiration hongroise », Philippe Grandcoing, Éditions de Borée

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

L’historien spécialiste des XIXe et XXe siècles a encore frappé, juste et bien, avec son quatrième opus, « La Conspiration hongroise » aux éditions De Borée. Cette fois-ci, Philippe Grangcoing fait vivre à ses deux héros une nouvelle aventure dans ce début 1900 où les complots et les attentats préparent le lit de la Première Guerre mondiale. La force de ce polar tient pour beaucoup de notre connaissance des événements terribles qui s’annoncent, de cette marche inexorable vers la catastrophe. Le conflit mondial flotte donc en toile de fond de l’intrigue dans la France de Clemenceau qui vient de créer les brigades mobiles. L’inspecteur Lerouet y fait ses nouvelles armes. Lorsqu’il doit résoudre l’assassinat d’un inconnu retrouvé poignardé nuitamment en pleine rue, il fait appel à son fidèle ami et antiquaire Hippolyte Salvignac et sa compagne Léopoldine, une artiste peintre aux origines hongroises. Cette origine est capitale, car elle leur ouvrira des portes quand suivront d’autres assassinats d’artistes hongrois. Le trio devra faire montre de courage et d’audace pour démêler l’enquête à la dimension politique et européenne. Philippe Grangcoing signe là encore un livre passionnant qui permet de ressentir les balbutiements de la fin d’une époque, en équilibre précaire sur l’échiquier des grandes puissances européennes.

Pour approfondir

Complexe à souhait et très instructif, « La Conspiration hongroise » nous plonge dans une atmosphère intense où s’écrit l’avenir de la vieille Europe, prise en étau entre traditions et modernité, où l’art et les mœurs s’ébrouent pour briser les carcans du conformisme, où l’implosion du dernier Empire – et de l’Europe par ricochets – est imminente. L’auteur met le projecteur sur Léopoldine, une jeune artiste impertinente, rageusement indépendante qui veut en découdre avec le paternalisme. Aussi talentueuse que téméraire, elle est le pièce maîtresse du roman qui donnera le ton. Les disputes récurrentes du couple sur l’implication de la jeune femme jugée trop grande et déplacée par Salvignac s’invitent parfois avec insistance dans la narration, même si elles sont contrebalancées par des réconciliations passionnées sur l’oreiller. N’est-ce pas un jeu amoureux un tantinet trop puéril à l’heure où la paix est en danger ? Quoi qu’il en soit, ces multiples impressions s’imbriquent et résonnent harmonieusement, ce qui donne une belle humanité au caractère des personnages.

Sorti des brouilles enflammées et des folles étreintes, on reste en apesanteur par une narration vive et une description précise de l’époque et des personnages historiques, des mœurs, des traditions, des costumes, etc. L’écriture est aussi dense et foisonnante que la couverture du livre. On est facilement happé dans un tourbillon de surprises et de suspense. La pression pour démasquer les coupables et déjouer le complot est palpable. Elle pèse sur les épaules des trois amis, des épaules qu’on peut s’imaginer – à juste titre – un peu trop frêles au regard de l’enjeu. L’impuissance et l’échec s’invitent d’ailleurs, comme un hôte indésirable, mais indispensable aux rebondissements. C’est ainsi que naît peu à peu ce sentiment de fatalité. Le trio d’enquêteurs réussira-t-il à sauver l’Europe d’elle-même ? Cette fois-ci peut-être…

Nathalie Gendreau

Éditions De Borée, Collection Vents d’Histoire – Sorti le 11 mars 2021, 304 pages, à 19 euros.

1 réflexion au sujet de « « La Conspiration hongroise », Philippe Grandcoing, Éditions de Borée »

  1. Les prémisses de l’apocalypse de la Grande Guerre sont un décor angoissant dans lequel les êtres humains peuvent paraitre dérisoires. Il semble pourtant que Philippe Grandcoing a su donner à ses personnages une densité qui force l’intérêt au point que le lecteur est en permanence en attente d’un rebondissement qui concernera soit la situation politique de l’Europe en crise soit la vie des humains qui la peuplent.

    Manifestement l’auteur a réussi son exercice, peut être parce que la tension qui règne actuellement en France évoque pour certains l’inquiétude de nos aïeux avant la déflagration de 1914. Rassurons nous tout de même … il s’agit d’un roman.

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