“Kiosque”, Jean Rouaud

 

Extrait

“Le manuscrit était prêt. il avait bénéficié des leçons des poètes japonais et des primitifs flamands, des estampes d’Hiroshige et de l’art de la description du nouveau roman, il s’était nourri de toute l’humanité du kiosque, de tous ces témoignages des rescapés des guerres de la vie. Avec mes souvenirs qui remontaient à mesure que j’écrivais, j’avais reconstitué la tapisserie de mon enfance, laquelle se composait de trois panneaux. Comme un retable. Ouvert, les deux grands-pères encadraient notre sainte Marie des écoles. D’un panneau à l’autre, au-dessus de la tête des miens, je pouvais voir l’orage couvant, puis menaçant, puis éclatant dans le déluge de la guerre. Refermé, il contenait toute mon espérance. De lui j’attendais qu’il me sauve.” (page 273)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Bravant l’interdit maternel : « Tout sauf le commerce ! », Jean Rouaud devint kiosquier. Non pas par contradiction ou bravade, mais par nécessité alimentaire. C’était dans les années 80, il était apprenti écrivain en recherche de style, d’éditeur, de lecteurs, de reconnaissance. Avant Les Champs d’honneur premier roman et Prix Goncourt en 1990, nombre de ses manuscrits avaient été impitoyablement refusés. Son style n’étant pas dans l’air du temps. Ces sept années à vendre les journaux au 101 rue de Flandre dans le XIXe arrondissement de Paris formeront la matière génitrice de personnages aussi singuliers qu’attachants dans leurs fêlures épidermiques et leur intempérance verbale. Tome 5 de La Vie poétique, Kiosque revient sur ces années qui ont fait passer les nouvelles du monde entre les mains de ce kiosquier, indulgent observateur d’un quartier cosmopolite où se frottaient, s’entrecroisaient, se confrontaient toutes les cultures. Se faisant biographe de son art et ce qui l’a constitué, Jean Rouaud déroule d’une plume généreuse et malicieuse ses souvenirs de mines et de papiers froissés qui n’est pas sans rappeler la petite musique proustienne de l’infiniment long, lent et modulant. « Kiosque » est une introspection tendre et colorée qui a valeur de fraternité.

Les souvenirs de Jean Rouaud, à la faveur d’un regard pudique et audacieux, ressurgissent telle une source souterraine accomplissant le miracle d’abreuver le présent pas si parfait d’un quotidien pas si lointain, d’un temps où les habitués aimaient deviser devant cette caisse de résonance du monde. Par engagement. Par défi. Par solitude. Par amitié. Là, Jean Rouaud y a rencontré nombre de clients aux rituels bien réglés. Ces personnalités pittoresques, hautes en verbe, étaient pour le jeune aspirant écrivain tout autant motifs de réflexion que dignes de compréhension. Aujourd’hui, l’écrivain accompli les croque avec ce qu’il faut de piquant et de tendresse pour les rendre attachants, à commencer par le gérant du kiosque, un anarcho-syndicaliste anéanti par le suicide de sa femme. Cette galerie de portraits incisifs révélateurs d’un temps constitue autant de personnages marquants qui, dans le ballet incessant de la journée, exécutaient leur partition, invariablement, commentant les nouvelles du monde et de la France, se proclamant pour ou contre Beaubourg ou la pyramide du Louvre, s’insurgeant contre les taxes et les guerres. De ce monde qui venait s’échouer à ses pieds chaque jour, Jean Rouaud apprenait. Il pouvait ainsi en parler « en connaissance de cause », le b.a.-ba de la formation de kiosquier. Car il ne suffit pas de rendre la monnaie et de remercier avec un large sourire pour garder sa clientèle à la fidélité fragile, il faut s’impliquer, s’imprégner, argumenter, répliquer, observer.

La nostalgie jette un voile pudique sur le kiosque à souvenirs. Elle se fait à la fois vive et piquante, émolliente et raffermissante, accomplissant un processus de mue qui donne une seconde peau à ce passé révolu. Par sa discrétion pudique, cette autobiographie est davantage l’exégèse d’un monde qui n’est plus. Dans ce dernier opus, l’homme s’efface derrière l’écrivain en gestation qu’il fût à cette époque et qui a permis la naissance de Les champs d’honneur. Ce Goncourt-là à 36 ans, il le doit à ses sept années d’apprentissage au monde à côtoyer des hommes aux destins si différents, mais si semblables, au fond, dans leurs douleurs et leurs espérances, tels ses innombrables réfugiés pieds-noirs, vietnamiens, cambodgiens, libanais, yougoslaves, africains qui venaient acheter un peu de leur terre avec les journaux de leur pays. En étant le dernier des cinq tomes, Kiosque est le livre du commencement qui vient boucler la boucle du parcours de l’écrivain. Par cette analyse, Jean Rouaud se fait le témoin du parachèvement de son style où le flux de la pensée se coule continûment dans les sinuosités des phrases poétiques. Pour apprécier la musique de ces phrases et la justesse de son contenu, le temps consacré à la lecture se fait le meilleur allié du plaisir. Car ce livre est un mets qui se déguste lentement, posément, pour ménager l’appétit. C’est une nécessité absolue pour se faire kiosque soi-même et devenir le réceptacle d’un monde unique et pluriel, singulier et universel.

Nathalie Gendreau

 

Éditions Grasset, 9 janvier 2019, 288 pages, à 19 euros en version papier et 13,99 euros en version numérique.

 
Jean Rouaud nous livre ici le cinquième opus de sa série « La vie poétique », après Comment gagner sa vie honnêtement (Gallimard, 2011), Une façon de chanter (Gallimard, 2012), Un peu la guerre (Grasset, 2014), Etre un écrivain (Grasset, 2015).

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