« Je me suis tue », Mathieu Ménégaux

 

Résumé

Du fond de sa cellule de la maison d’arrêt des femmes à Fresnes, Claire nous livre l’enchaînement des faits qui l’ont conduite en prison : l’histoire d’une femme victime d’un crime odieux. Elle a choisi de porter seule ce fardeau. Les conséquences de cette décision vont se révéler dramatiques. Enfermée dans sa solitude, Claire va commettre l’irréparable. Le mutisme sera sa seule ligne de défense, et personne, ni son mari, ni ses proches, ni la justice ne saisira ses motivations.

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Le silence est d’or… Certes, mais il est surtout souffrance. Il consume le porteur du secret, du non-dit, du déni. On le sait tous, plus ou moins. Mathieu Ménégaux, lui, s’est emparé de ce sujet sensible, décrivant l’insinuation du mal avec netteté, sans voile faussement pudique, touchant aux émotions les plus violentes, les plus primaires. « Je me suis tue » est une lutte intérieure entre le corps et l’esprit, une lente agonie de la lucidité au profit d’une tragédie moderne. Un récit de confession cadenassé par la fatalité.

Claire porte fièrement sa quarantaine. Elle pourrait être heureuse sans les spermatozoïdes trop paresseux de son mari qui bâillonnent son couple, le condamnant à vieillir à deux. Un viol vient chavirer cette vie bourgeoise désabusée. Par orgueil, Claire ne dira rien. Elle ne voudrait pas courir le risque d’être adoubée « victime ». Elle se veut forte, plus forte que la salissure, plus forte que le destin. Elle s’en persuade jusqu’à ce qu’une nouvelle censée être « heureuse » vienne déstabiliser l’équilibre précaire de l’apparence. Mais cette « heureuse » nouvelle ne pourrait-elle pas être son issue de secours ? Oui, quelque temps, jusqu’à ce que la succession de mauvaises décisions la conduise à sa perte.

Claire est en prison : elle s’est tue, elle a tué. Elle rédige ses aveux, décortiquant les moindres détails pouvant expliquer son geste. L’inconcevable. L’irréparable. Elle pose un regard sans concession sur sa vie d’avant, sur ses décisions prises dans un état de choc qu’elle tentera de camoufler, mais dont elle ne se relèvera pas, mais aussi sur des hypothèses qui auraient relégué la tragédie en drame. Des « si » qui auraient pu étouffer les néfastes conséquences. Sur le manque de confiance aussi, envers son cher Antoine, le mari dont elle souhaitait tant rendre père.

Les actes de la tragédie se mettent en place, lentement, irrémédiablement, enfermant la victime dans son mensonge, lui faisant perdre tout jugement… Puis, alors emprisonnée, lui restituant une lucidité toute neuve, implacable et sans appel. L’écriture aux vibrations féminines est celle d’un homme « qui aurait bien aimé être une femme », confie l’auteur. Intimiste, elle sonde les abîmes émotionnels de Claire avec réalisme, simplicité et perspicacité. Dans cette narration intense parsemée de paroles de chansons qui résonnent avec justesse avec l’état d’esprit de Claire, on est enchaîné dans sa tourmente qui l’entraîne au bord du gouffre… Et, bien après la fin, on reste sonné par le soufflet à la fois lyrique et cruel de l’histoire qui a eu le don, comme souhaitait l’auteur, d’éveiller un étrange sentiment empathique.

Un livre envoûtant qui a conquis le cœur du jury (majoritairement féminin) du Prix du Premier roman de la 29e journée du livre de Sablet, un prix amplement mérité remis le 9 juillet dernier par François de Closets.


Prix du Premier roman : un jeune auteur honoré et heureux !


 

Interview sur le vif de Mathieu Ménégaux après la remise de son prix 

Nathalie Gendreau. Vous venez de recevoir le prix du Premier roman de Sablet avec un livre d’une grande force. Pourquoi avoir choisi le thème délicat de l’infanticide ?

Mathieu Ménégaux. J’aime la tragédie. Je le signifie d’ailleurs en exergue avec un extrait d’Antigone (pièce de Jean Anouilh). Je lis beaucoup et j’ai compris qu’on ne retient que les livres qui marquent. Ces livres-là m’ont donné envie d’écrire moi aussi un livre « coup de poing ». Je désirais montrer toute la différence entre le traitement d’une actualité, par exemple sur un tweet, et l’histoire réelle qui se cache derrière. De l’extérieur, le jugement porté sur un fait horrible est très rapide ; de plus près, on peut se retrouver à avoir de l’empathie pour une femme meurtrière. La vérité est toujours plus compliquée que ce que l’on croit.

N. G. Vous aimez lire, dites-vous. Racontez-nous comment vous êtes venu à l’écriture.

M. M. J’étais un grand lecteur, comme je le disais. J’ai été porté par des écrivains comme Alexandre Dumas et Victor Hugo. J’ai toujours aimé écrire, et j’ai toujours cru en mon écriture. En 2000, j’ai écrit une nouvelle qui a fait le tour de quelques concours et qui a plutôt été bien perçue. Cela m’a conforté dans l’idée que je devais peut-être me lancer. J’ai donc commencé à rédiger en 2013 ce qui allait devenir « Je me suis tue« .

N. G. Quel est le parcours de votre manuscrit ?

M. M. Je l’ai adressé par La Poste. J’ai suivi le cheminement traditionnel, qui était pour moi alors une découverte. Je l’ai envoyé à huit maisons d’édition. Les éditions Grasset m’ont répondu en trois semaines. Il a été lu par Martine Boutang, qui l’a soutenu auprès du comité de lecture, lequel a été enthousiasmé. Après quelques ajustements, il est paru en avril 2015.

N. G. Justement, quel a été l’apport de l’éditrice ?

M. M. Martine Boutang a retendu le récit comme une arbalète, selon le principe de rentrer dans l’histoire pour ne plus en sortir. L’héroïne écrit depuis sa cellule, son jugement est pour le lendemain. Elle est donc complètement en urgence. Tout le travail de mon éditrice a été d’évacuer le superflu. Il n’y en avait pas beaucoup, mais la moindre digression ou la moindre navigation en dehors du fil narratif a été supprimée. Ainsi, elle a retiré une scène entière, parce qu’elle considérait que la vision était plutôt masculine. Je racontais l’histoire d’un athlète qui a été champion olympique pendant dix minutes, jusqu’à ce qu’il soit décidé de faire recourir la course. Cette histoire épouvantable me servait alors à décrire le sentiment que l’héroïne ressentait. Mon éditrice a également proposé le titre « Je me suis tue« , qui ajoute au tragique. Il est meilleur que celui que j’avais choisi : « Claire« , le prénom de l’héroïne.

N. G. Quels ont été les retours sur votre roman ?

M. M. J’ai eu beaucoup de retours : peu de presses parisiennes, mais énormément de blogs. Auparavant, je n’étais pas sur Facebook. Avec ma page Facebook dédiée à mon roman, je suis en contact direct avec les lecteurs et les lectrices qui me laissent des messages sympathiques ; j’ai d’ailleurs posté toutes les chroniques qui ont été faites sur mon livre. Ces retours sont très agréables, je ne les considère pas comme intrusifs.

N. G. Avez-vous un roman en préparation ?

M. M. Oui, et je vous donne rendez-vous début 2017 pour la parution du prochain roman, dont je préfère garder le titre secret.


Éditions Grasset, avril 2015, 192  pages, 17,80 €.

 

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