“Entrez dans la danse”, Jean Teulé

Entrez dans la danse, éditions julliard, chronique littéraire, Jean Teulé

 

Extrait

“Presque à la mi-août, place du marché aux chevaux, ânes et mules, l’épidémie dansante ne présente aucun signe de reflux et même elle empire. Resté depuis plus d’une semaine derrière la chaîne empêchant l’accès à la rave party, le jeune chevelu et barbu Melchior Troffea aux allures de haridelle en son gilet rouge, comportant deux rangées de dix boutons d’acier, racle à genoux avec sa manche droite la paroi d’une marmite vidée et abandonnée contre un mur. Puis il se relève difficilement, pris d’inanition et d’étourdissements près de la foule de spectateurs. Machant maintenant très longuement à son avant-bras le tissu qui l’entoure, imprégné de sucs avec des débris de peau de haricots, il ne quitte pas des yeux, tout là-bas, Énneline qu’un batelier soutient, relève lorsque les jambes de la blonde fléchissent.” (page63)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

Jean Teulé n’a pas son pareil pour donner au sordide et à l’horreur une dimension poétiquement démentielle. Dans la lignée des Mangez-le si vous voulez ou Héloïse, ouille !, son nouveau roman Entrez dans la danse, aux éditions Julliard, gratte le fonds des casseroles de l’Histoire, afin de la réinventer en une fable cynique et irrévérencieuse, triviale et recherchée. On reconnaît la signature stylistique de l’auteur qui n’aime rien tant que de reconnaître de la beauté en du vulgaire… à moins que cela soit l’inverse ! Là encore, il vient donc exhumer des archives une chronique alsacienne de 1519 qui décrit un événement hallucinant, à une époque de grande famine et d’extrême pauvreté. Des habitants de Strasbourg réduit à la misère noire se mettent à danser jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une danse macabre qui se répand comme une épidémie, l’épidémie de la misère quand le néant remplace l’avenir. Une réflexion sur le désespoir, détonante et critique.

En ce début du XVIesiècle, l’hystérie collective règne entre les murs de Strasbourg. Les infortunés mangent tout ce qui bouge jusqu’à leurs enfants et creusent leurs tombes en usant les pavés de leurs gesticulations irrépressibles ; les fortunés se divisent en deux clans antagonistes : le clergé qui amasse plus encore en affamant la population par pure spéculation et la municipalité qui cherche une solution à cette étrange danse macabre qui ne ressemble en rien à l’épilepsie. Aux plaies d’Égypte, il faut désormais ajouter celle qui pousse les désespérés à danser, se tortillant, gesticulant, sans repos du corps… car l’âme a déserté. Tout a commencé avec Enneline qui a préféré jeter son bébé au fleuve plutôt que de le manger, comme tant d’autres. Ce geste d’une horreur absolue la précipite au bout de sa raison, elle plonge alors dans une mer de douleur, dansant sur les vagues de son âme égarée. Nuit et jour, elle danse et, très vite, entraîne dans ses contorsions de souffrance d’autres quidams qui, comme elle, se réfugient dans leur propre anéantissement.

Entrez dans la danse est un fait divers qui surprend par sa survenue brutale, sa durée et ses conséquences désastreuses. Relatée comme telle dans les annales de Strasbourg, l’histoire ne manque pas d’impressionner et de faire divaguer les esprits curieux. Si nul ne sait encore à ce jour ce qu’il est réellement arrivé, ce fait divers offre toute latitude à l’imagination. Si tout est vrai, Jean Teulé le rapporte tel un chroniqueur, sans surcharge d’émotions, avec un langage imagé d’une crudité parfois horrifiante et un ton où s’entremêlent impertinence et audace. Débarrassée de tout pathos, la narration est résolument moderne et très scénarisée. On les voit si bien ces corps, décharnés et désincarnés, danser jusqu’à l’os, les chairs béantes ! Maniant une plume drôle et tragique, Jean Teulé se pose aussi et surtout en héraut critique du pouvoir de l’Église pervertie et sa prédominance dans les esprits, à une époque où le Paradis se gagne à renfort d’indulgences. L’auteur signe là un roman d’un bon cru, même si ce n’est pas sa meilleure année.

 

Nathalie Gendreau

 

Editions Julliard, 1er février 2018, 158 pages, à 18,50 euros.

 

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