Dr Luc Bénichou, à la lumière des souvenirs

 

PORTRAIT PASSION

par Nathalie Gendreau

 

Une larme de nostalgie, un brin d’agacement, l’urgence des souvenirs. C’est cette savante alchimie qui a présidé à l’écriture d’une époque, d’un lieu, d’un homme. Luc Bénichou vient de publier aux éditions Michel de Maule « 42, rue de Sèvres – Les fantômes de l’hôpital Laënnec », un hymne à un bâtiment hospitalier transformé en logements de luxe, désormais hanté par l’Histoire et les souvenirs professionnels de l’auteur. C’est l’occasion pour ce docteur en médecine, précurseur de la technique des photothérapies en France, de revenir sur les prémices d’une carrière surprenante où l’intérêt pour la photo et l’écriture s’est greffé à la fascination pour les énigmes de la science… Une greffe d’envergure que seul un esprit curieux pouvait concevoir.

 

Chapelle de l'ancien hôpital Laennec
Chapelle de l’ancien hôpital Laennec

« Quand je passe devant le 42, rue de Sèvres, il n’y a plus rien à voir », soupire Luc Bénichou, aveugle aux immeubles modernes. Seul vestige apparent d’un temps révolu, la grille d’entrée monumentale derrière laquelle se dressaient des bâtiments qui ont traversé les quatre cents dernières années sans anicroche. Fondé en 1634, l’Hospice des Incurables, rebaptisé Laënnec en 1878 (du nom de l’inventeur du stéthoscope), a été le témoin des avancées de la médecine. Le fier ensemble architectural a survécu aux affres des guerres et à la révolution des mœurs des années 60, mais n’a pas résisté aux exigences budgétaires à l’aube du deuxième millénaire. « Il a fermé en 2000, a été vendu en 2010 et les travaux ont commencé en 2011 », se remémore l’homme aux souvenirs orphelins. Le complexe immobilier de luxe est sorti de terre, cernant la chapelle où est enterré Turgot et rasant “par inadvertance” la sacristie. Il a de quoi se retourner dans sa tombe ce chantre de l’humilité qui avait permis, par ses actions, d’immortaliser ce lieu comme l’« une des premières initiatives de générosité sociale de l’Ancien Régime ».

Luc Bénichou a déjà écrit deux livres en 2011 quand son éditeur lui demande de réfléchir à la trame d’un futur ouvrage. Les travaux du projet « Paris 7 Rive Gauche » qui emmurent un pan de sa vie sont le déclic qui le pousse à s’investir, en 2014, dans un vaste chantier d’introspection sur ses débuts en médecine à l’hôpital Laënnec. « J’ai ressenti cette envie dans le creux de l’estomac de faire ressurgir un bout de passé en jetant un œil sur ce qu’il restait de ce service de chirurgie où j’avais travaillé en 1965 », explique l’auteur, exprimant le regret d’un lieu aimé qui disparaît. Sur le plan médical, cette période est inscrite en lui comme la plus passionnante. La plus intense aussi.

Ausculter un passé d’une cinquantaine d’années pour se livrer n’est pas une mince affaire. « Si tout ce que j’évoque est au plus près de la réalité, rien n’est exactement la réalité », confie-t-il avec pudeur. Poussé par ce besoin de créer un double pour ne pas dire « je », il imagine le personnage de Romain, un étudiant en médecine. Il cadre ses souvenirs sur cette époque exacerbée, où de nouvelles pratiques émergent et où des jeunes filles meurent encore pour « gommer leur faute ». C’était une époque où la contraception n’était pas légalisée et où l’avortement était passible de prison. Son double ferait son externat, comme lui, et il assisterait à ce virage que la société devra prendre pour octroyer à la femme la liberté de disposer de son corps.

À l’hôpital, on sait que Luc Bénichou aime le cinéma et la photo, au point que sa hiérarchie lui demande de prendre des clichés techniques. Il doit être le seul homme en blouse blanche à se promener dans les couloirs avec un appareil photographique pendu à son cou. Sensible à l’esthétisme, ce fragment de vie/fiction ne peut donc s’inspirer que d’une construction cinématographique. Le médecin-cadreur situe son héros à des périodes différentes des travaux, en 2011, 2012, 2013 jusqu’à leur achèvement en 2014, tout en le projetant par sauts réguliers en 1965. Des présents déchus renvoyant à cette première année flamboyante d’externat. L’auteur transmet en toute simplicité par cet heureux stratagème de flash-backs et un montage savamment orchestré son amour du lieu, son enthousiasme pour le métier et son empathie pour les patients. Et la nostalgie sourd de ce passé où les patients avaient leur place, en contrechamp de l’Histoire, générant une atmosphère tour à tour feutrée et volcanique.

Dali, photo prise par Luc Bénichou
Dali, photo prise par Luc Bénichou

L’hôpital Laënnec forme le cœur du livre qui bat la chamade et s’étreint de tristesse. De l’avant et de l’après du personnage, le lecteur n’en saura rien. Et pour cause ! Romain a accompli son pèlerinage, sa destinée éphémère d’exutoire. Il doit s’incliner devant Luc, son créateur, guéri de cette nostalgie rétrospective, des fantômes du passé. Bien entendu, la carrière du docteur Luc Bénichou ne se résume pas à l’hôpital Laënnec. Elle se déploie, bien au-delà des frontières de la médecine traditionnelle, des œillères institutionnelles, qui le fait cheminer malgré lui vers des énigmes les plus déroutantes, les plus captivantes. Rien ne le prédestinait à ce parcours, si ce n’est son inextinguible curiosité.

Si cet hôpital Laënnec est un marqueur indélébile dans la vie de Luc Bénichou, la vocation de médecin n’était pas gravée sur la pellicule. Au lycée, il était « fasciné par le savoir écrit, par un discours mystérieux et scientifique », déclare celui qui a failli intégrer l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC). Il a su assez vite que la carrière hospitalière n’était pas faite pour lui. Il était trop curieux pour s’y résoudre. Il sentait que cette curiosité l’entraînerait dans un engrenage qui renforçait son idée de chercher ailleurs autre chose. « Peut-être avais-je en tête ce qu’étaient ces personnages des XVIIet XVIIIe siècles, comme Réaumur, qui ont été des savants horizontaux, c’est-à-dire qu’ils s’intéressaient à toutes les sciences. La spécialisation n’existait pas encore. Mais, en 1965, ma pensée n’était pas aussi mature pour l’analyser de cette façon. »Que la lumière soigne

Cette curiosité innée le pousse pendant ses temps libres vers la photo, un art pour lequel il est doué et sera plus tard reconnu dans des expositions.
Ami des réalisateurs Raoul Sangla et Jean-Christophe Averty, il est accepté sur les plateaux TV, où il capture pendant quelques années fastes le portrait de grands artistes comme Dali (voir photo), Ionesco, Gainsbourg, etc. Pour lui, c’était une façon de s’évader. « Mais la photo m’a écarté de l’aveuglement nécessaire qu’il fallait avoir à l’époque pour devenir un très bon médecin », reconnaît-il, pensant que l’exigence de ce métier ne pouvait souffrir aucun dérivatif. En 1968, on lui propose de corriger des textes médicaux dans une maison d’édition. Deux ans plus tard, il en devient le directeur. En 1974, il crée sa maison d’édition médicale, qu’il fait évoluer en agence de communication pour l’industrie pharmaceutique. En 1992, il la ferme sans se retourner, épris de lendemains propres à assouvir sa curiosité. Bien lui en a pris, puisqu’il devient consultant dans des domaines de la santé assez éloignés, qui attestent sa grande capacité à embrasser différents sujets, comme les biotechnologies, qui l’ont amené à participer à des programmes de recherche autour du HIV, ou les compléments alimentaires.
Un jour, cette curiosité qui explore d’autres champs d’investigation le met face à la photothérapie ; le voilà de nouveau fasciné, cette fois-ci par l’énigme de la lumière. « J’aurais pu m’y intéresser beaucoup plus tôt si la médecine française n’était pas entre les mains des industriels », souligne-t-il, découvrant alors que les médecins français n’étaient pas au fait de ce qui s’était développé depuis une vingtaine d’années. C’est donc en 2004, à l’âge de prendre sa retraite, qu’il décide d’ouvrir un cabinet de consultations spécialisées en photothérapies. Très intéressé par ce dialogue entre la lumière et la matière, il se précipite dans cette voie qui donne d’excellents résultats sur la douleur entre autres. Mais devant l’imperméabilité de ses confrères, il se tourne vers le grand public. « J’ai écrit Que la lumière soigne (éditions JCLattès) dans le but de créer un champ assez large de curiosité chez le public, pour arriver, par ricochets des modes de communication récents, à susciter des curiosités chez les médecins. »

Mission accomplie ! Aujourd’hui, les techniques de photothérapies soulagent, cicatrisent, reconstruisent. Ce n’est plus un secret. Depuis la théorie de la relativité révélée par Einstein, on sait aujourd’hui pourquoi et comment ça marche, contrairement au suédois Niels Finsen à qui a été attribué en 1903 le prix Nobel de médecine pour ses travaux sur les bienfaits de la lumière, et qui croyait qu’”une pratique n’avait pas besoin d’être éclairée pour opérer”, comme l’affirmait Lacan. Une énigme résolue au XXe siècle, mais qui a ouvert la porte à une arborescence infinie d’autres énigmes non moins passionnantes. Manifestement, la retraite pour Luc Bénichou se situe encore à des années-lumière…
42, rue de Sèvres

Pour en savoir plus sur les photothérapies, suivre le lien.

 

5 commentaires sur “Dr Luc Bénichou, à la lumière des souvenirs

  1. Votre article est excellent, votre site aussi, Bravo.

    J’ai, lu le livre. Je rencontre l’auteur très bientôt.

    Nous avons en commun ce site Laennec qui nous tient à cœur : Quatre hectares de terrain offert au peuple de Paris au XVIIème siècle par le Cardinal de La Rochefoucauld pour que les nécessiteux aient une fin décente “L’Hospice des Incurables” : Deux croix de Jérusalem, en son milieu une chapelle pour que les malades puissent entendre la messe de tous côtés. Et qui au XXIème siècle est devenu un lieu hermétiquement fermé au public. Un bunker, un ghetto en plein cœur de Paris ! Dans la chapelle, toujours cultuelle et sacralisée reposent des hommes illustres qui ont écrit l’histoire : Le Cardinal de La Rochefoucauld, quatre générations de Turgot, Jean-Pierre Camus, Evêque de Belley.C’est un patrimoine national, bien inaliénable et indescriptible.

  2. Votre article est excellent, votre site aussi, Bravo.

    J’ai, lu le livre. Je rencontre l’auteur très bientôt.

    Nous avons en commun ce site Laennec qui nous tient à cœur : Quatre hectares de terrain offert au peuple de Paris au XVIIème siècle par le Cardinal de La Rochefoucauld pour que les nécessiteux aient une fin décente “L’Hospice des Incurables” : Deux croix de Jérusalem, en son milieu une chapelle pour que les malades puissent entendre la messe de tous côtés. Et qui au XXIème siècle est devenu un lieu hermétiquement fermé au public. Un bunker, un ghetto en plein cœur de Paris ! Dans la chapelle, toujours cultuelle et sacralisée repose des hommes illustres qui ont écrit l’histoire : Le Cardinal de La Rochefoucauld, quatre générations de Turgot, Jean-Pierre Camus, Evêque de Belley.C’est un patrimoine national, bien inaliénable et indescriptible.

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