« Douce France », la politique sous le prisme de l’humour

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥

Critique éclair

Dans « Douce France », au théâtre Tristan Bernard, tout ce qui est dit est véridique, nous dit-on ! Rehaussée de ce préambule, la pièce se revêt d’une dimension originale et prend une saveur délectable. Avec fougue et jubilation, les comédiens et auteurs Stéphane Olivié-Bisson, David Salles et la comédienne Delphine Baril nous font visiter les coulisses du palais de l’Élysée, le centre névralgique du pouvoir. À l’appui de documents d’archives et de faits historiques choisis, ils balayent sur un ton grinçant et humoristique la politique des huit présidents de la Ve République française, mais surtout ils brossent leur personnalité à grands traits vifs, tranchants, impertinents et ironiques. Les mots cinglants sont éloquents. Qu’ils heurtent ou émeuvent, qu’ils provoquent de l’urticaire ou déclenchent du rire à répétitions, ils voltigent dans des arabesques sémantiques audacieuses. Ils se jouent de la bien-pensance, font feu de tous les partis sans langue de bois. Ils réveillent des souvenirs, tantôt lointains tantôt flous. Mais surtout ils dessillent nos yeux sur l’histoire véritable de nos chers présidents qui ont fait la France d’aujourd’hui, une France devenue douce-amère. S’il fallait démontrer combien notre mémoire politique pouvait être courte et sélective, c’est fait !

Résumé

Entrons dans cet hôtel particulier de 365 pièces, synonyme de grandeur et de décadence. C’est une Journée du patrimoine extraordinaire qui nous est proposée. Celle de l’histoire des présidents et de leur façon de gouverner, depuis De Gaulle à Macron, en passant par Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande. Tous ont défrayé la chronique par leur politique ou leur personnalité. Tous ont marqué de leur empreinte leur résidence temporaire pour au moins un mandat. Qu’elle ait pu être nommée « Cité interdite » ou « maison de malheur », l’Élysée recèle bien des secrets qui nous sont révélés par deux serviteurs de l’État indéboulonnables – chose rare – depuis 120 ans  : les conseillers très spéciaux Pierre Marie Joseph et Capucin. Depuis deux siècles, ils ont pu observer dix-sept présidents qui ont participé au destin de la France. Mais ils ne nous en conteront que huit soulignant le fait d’armes de leur politique ou leurs travers. Bref, ce qui a marqué l’opinion de l’époque, les petits arrangements entre amis, les suicides maquillés, les escapades extra-conjugales, les visions architecturales pas toujours visionnaires, l’apport esthétique de leurs épouses au goût mitigé. Les mensonges des uns, la folie des grandeurs des autres. Nos présidents ne manquent pas d’imagination pour prêter le flanc à la caricature !

Pour approfondir

Le tour d’horizon de l’histoire politique française se limite à la Ve République. Non pas qu’il n’y ait rien à dire sur le passé – loin d’être parfait – des gouvernements précédents, mais il y avait tant à dire sur ce passé pas si simple de nos huit derniers présidents ! Du reste, la proximité temporelle, susceptible de raviver notre mémoire, donne tout le sel à cette création théâtrale historico-politique pour le moins satirique, sans concessions et acérée. Chacun des huit présidents est passé à la moulinette de la vérité, celle des faits et des archives sonores et visuelles savamment distillés et resitués dans leur contexte. Les anecdotes cocasses, piquantes et scandaleuses fourmillent, quel que soit le président cité. La mise en scène des deux auteurs millimétrée est une mécanique bien huilée. La succession des portraits présidentiels provoque de brèves ruptures salvatrices où tout le monde – comédiens et spectateurs – peut reprendre son souffle. Tant est dit, tant est à retenir !

En plus d’un texte dense et instructif, « Douce France » est un bijou théâtral aussi distrayant que réjouissant. Les comédiens Stéphane Olivié-Bisson, David Salles et Delphine Baril sont très à l’aise dans la truculence verbale et gestuelle. L’absurde est un compagnon de route qui s’invite en clins d’œil malicieux. Les nombreux effets comiques égayent le propos somme toute très sérieux. Un propos qui résume en deux heures 63 ans de « règne » de présidents, dont les comportements, certains connus, d’autres moins, montrent combien les élus du Peuple ne sont que des êtres humains comme les autres. Ce spectacle édifiant vient renforcer la nécessité d’observer « encore » de plus près les travers, les faiblesses et les contradictions des aspirants présidents ou présidentes avant de glisser son bulletin dans l’urne. En fait, la mémoire politique d’une nation n’est ni courte ni sélective, elle est générationnelle, cyclique, voire insouciante. Ah… Douce France !

Nathalie Gendreau
©Fabienne Rappeneau


Distribution
Avec : Stéphane OLIVIÉ-BISSON, Delphine BARIL, David SALLES

Créateurs
Auteurs et metteurs en scène : Stéphane OLIVIÉ-BISSON, David SALLES
Collaboration artistique : Pascal CASTELLETTA

Lumière : Laurent BEAL
Décors : Angelo ZAMPARUTTI
Accessoires : Ludivine LÉGER
Chorégraphie : Sophie TELLIER

Du mardi au samedi à 21 h jusqu’au 23 décembre 2021.

Au théâtre Tristan Bernard, 64, rue du Rocher, Paris VIIIe.

Durée : 2 h

1 réflexion au sujet de « « Douce France », la politique sous le prisme de l’humour »

  1. La critique de Nathalie Gendreau donne très envie de voir ce spectacle mais je me demande si les circonstances actuelles me permettront de laisser les soucis à l’entrée du théâtre pour rire de tout, de rien, avec tous et n’importe qui.

    Oh ! J’entends déjà les copains me dire « viens rigoler un peu » et je les suivrais peut être car la prestation semble de grande qualité et le thème choisi est à l’évidence le mariage réussi du passé proche au présent en devenir. Il est vrai que j’ai le privilège d’avoir assisté à la naissance de la Vème République et, de mémoire, je sais qu’il y a matière à rire même s’il y a aussi matière à pleurer.

    « Douce France… » la rime suivante, de Charles Trenet, est « cher pays de mon enfance ». Ce texte écrit en pleine guerre, en 1943, l’année de ma naissance résonne comme un appel… vers le théâtre Tristan Bernard.

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