« Dernier carton », un huis clos qui bouscule

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥♥♥♥

Critique éclair

Deux hommes s’affrontent sur les planches du théâtre du Gymnase Marie-Bell. Ils ne sont rien l’un pour l’autre. Seule une situation les réunit  : un déménagement. Alors que le dernier carton trônant dans la pièce vide marque une page qui se tourne pour Richard, le déménageur semble hésiter. Il est sur le point de quitter l’appartement, mais une force le retient. Cette même force qui va prendre à la jugulaire l’animateur littéraire de TV, très connu au demeurant. Quand l’humour absurde, sombre et dramatique, s’invite dans la danse, c’est un combat explosif qui s’annonce. Il sera rude entre les protagonistes qui font preuve d’inventivité pour feinter, esquiver et frapper l’adversaire, dans tous les sens du terme, révélant à bon escient les strates de mensonges, de flous et d’ambiguïté. Le texte très actuel d’Olivier Balu, un jeune auteur au talent certain, propose un thriller psychologique décapant, haletant, renversant qui ne lâche ni les personnages ni le public. Il ménage le suspense par des virages comportementaux, parfois à 180°, qui laisse planer le doute de la folie. La mise en scène réaliste de Laurent Ziveri est très efficace. Elle offre à ce duo de choc toute l’amplitude de jeux possible, de la ruse à la violence, de la sincérité à la tromperie. Patrice Laffont et Michaël Msihid prennent un malin plaisir à partager la scène, leur complicité saute aux yeux et leur énergie saisit au col.

Résumé

Un appartement presque vide, hormis un dernier carton plein et un escabeau en alu. Deux objets de décor signifiants qui seront détournés de leur destination. Au milieu, deux hommes sur le point de prendre congé. Tout les sépare  : leur métier, leur classe sociale, leurs intérêts culturels… Quoi que. Le déménageur qui se fait appeler Oussama se plaît à écrire. Un roman autobiographique aux sujets aussi vastes qu’imprécis, et inachevé. Il en a justement fait parvenir un exemplaire à Richard Santenac, qui est présentateur célèbre d’une émission littéraire. Lui, n’écoute rien, il est obnubilé par sa rupture soudaine d’avec Diane, qui vient de le quitter. D’où le déménagement pour prendre l’air à la campagne. Il est irascible, impatient, méprisant, injurieux même vis-à-vis du déménageur qui se présente comme un « produit » de la cité. Il aimerait bien le « décramponner » de ses basques pour se rendre à un rendez-vous. Peu à peu, la tension monte, la menace se profile au loin, se rapproche à grands coups d’éclats, se calme brusquement, pour reprendre de plus belle de manière inattendue. Les cultures se confrontent, les a priori se mesurent à l’aune de la réalité crue ; la peur délie les langues, assouplit le mépris, réajuste les comportements jusqu’au coup de gong final.

Pour approfondir

L’intrigue de « Dernier carton » est conçue avec un raffinement suprême dans les cheminements psychologiques des personnages. Aussi charismatique l’un que l’autre, Richard Santenac et le déménageur Oussama troquent à tour de rôle le costume de victime et de persécuteur. Tant et si bien que la folie collective apparaît comme la seule issue logique. Mais, que nenni ! Ce serait trop évident, trop facile, trop immédiat. Plus le récit théâtral avance, plus la compréhension recule. L’auteur Olivier Balu joue avec les nerfs comme le chat avec la souris. Il n’a pas son pareil pour brouiller les pistes. C’est un écheveau de situations qui s’emmêlent, puis se démêlent de manière abrupte. Les dialogues tranchent dans le vif, sans faire de quartier. Ils projettent les deux protagonistes dans une bataille ouverte, violente, dénuée de retenue, qui met sur la table (ou plutôt sur le carton) les dissensions sociales et les considérations personnelles. La tragédie s’installe, pernicieusement, autour de deux obsessions qui s’entrechoquent  : le désir de Richard de savoir pourquoi Diane l’a quitté et l’obstination d’Oussama à vouloir faire lire son roman autobiographique à Richard… qui n’en a cure. Patrice Laffont et Michaël Msihid sont terriblement crédibles, tant la sincérité et la complicité les habitent. L’humour noir, décalé, parfois à contre-emploi, est une sorte d’oxygène salvateur qui permet de reprendre son souffle. D’autant plus que le rythme ne faiblit pas, il pulse dans une valse de sentiments et de réactions qui sont parfois en position grand écart. Les deux comédiens, dirigés par Laurent Ziveri avec le perfectionnisme d’un coach sportif, accomplissent une vraie performance d’acteurs, tant physique que mentale, qui appelle l’admiration.

Nathalie Gendreau
©Laurent Ziveri


Affiche Dernier cartonDistribution
Avec : Patrice Laffont et Michaël Msihid

Créateurs
Auteur : Olivier Balu
Metteur en scène : Laurent Ziveri
 

Du lundi au mercredi à 20 heures jusqu’au 1er avril 2020.

Au théâtre du Gymnase Marie-Bell, au 38 boulevard de Bonne Nouvelle, Paris Xe.

Durée : 1 h 15

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