« Déjà, l’air fraîchit », Florian Ferrier (Plon)

Extrait (page 89)
« Elektra était d’humeur maussade. Elle dort peu et mal. Toujours davantage de travail, de nuits passées à relire ses notes, à traquer l’inexactitude, le détail qui aurait échappé à tous. Elle n’a pas encore abordé le sujet du dossier sur son père avec sa mère, en repousse sans cesse le moment. Elle pense aussi à déménager, prendre un petit appartement dans un quartier tranquille. La semaine passée, elle a déplacé ses classeurs cartonnés pour dégager un mur. Elle y a déployé une vaste carte de France, une autre de Paris. Depuis, elle marque les emplacements à l’aide de petites épingles munies de drapeaux, autant de codes couleur correspondant à ses fiches. Une couleur par catégorie : les bibliothèques institutionnelles en vert, les municipales en bleu, les privées en rouge, les libraires en violet… La librairie Lipschitz, place de l’Odéon, le Grand Orient de France, rue Cadet, l’Alliance israélienne universelle, rue La Bruyère, la Bibliothèque russe, rue de la Bûcherie, le palais Edouard-Rothschild, rue Saint-Florentin… la liste comporte pour l’instant plus de mille cinq cents entrées, rien qu’à Paris. »

« Déjà, l’air fraîchit », Florian Ferrier

Avis de PrestaPlume « Coup de cœur »

Scénariste de bande dessinée et réalisateur de séries télévisées jeunesse, Florian Ferrier est aussi un écrivain confirmé qu’il faut absolument lire. Avec son dixième ouvrage, « Déjà, l’air fraîchit », chez Plon, il commet un roman remarquable par le thème, l’angle et la structure de l’histoire. Hardi et talentueux, l’auteur a franchi avec le Rhin la frontière de l’horreur pour nous faire remonter le temps de la Seconde Guerre mondiale. Son œil scrutateur et sa verve narrative se sont intéressés au parcours d’une jeune Allemande, innocente… enfin, pas tant que cela si on considère sa nature cruelle. À travers ce personnage complexe, Florian Ferrier décrit à merveille les trois temps du nazisme  : l’embrigadement de la population, l’avènement triomphateur et la débâcle finale. Adossé à une documentation fournie, ce roman se lit comme une leçon d’histoire et de mœurs émouvante et passionnante, où les sentiments d’amour comme de haine sont exacerbés. On se glisse peu à peu dans la peau d’Elektra, on se prend à lui trouver des circonstances atténuantes avant de s’insurger contre cette idée rebutante. Une lutte s’engage en sourdine en soi, tandis que l’histoire nous tire par la manche. On est prisonnier du style qui prend aux tripes et du suspense qui s’instaure  ; oui, prisonnier, à l’instar d’Elektra qui doit rendre des comptes aux Alliés, après la défaite du IIIe Reich. Elle encourt la peine de mort. Dans l’attente de son jugement, elle est interrogée sur les crimes qu’elle aurait pu commettre, même si sa tâche n’a consisté qu’à confisquer, déporter et tuer… des livres. Enfin…, c’est ce qu’elle ne cesse répéter.

Résumé

Janvier 1946. Elektra est une Allemande de vingt-six ans. Elle doit répondre de ses actes et de ses éventuels crimes nazis. Elle est interrogée par les Anglais qui la soupçonnent d’avoir participé au meurtre d’un aviateur. À la faveur d’un échange de bons procédés, elle est transférée chez les Français qui veulent lui soutirer de précieux renseignements  : une liste des œuvres littéraires d’une grande valeur historique volées par le régime allemand. Durant toute la Seconde Guerre mondiale, Elektra était bibliothécaire-expert pour la SS. Sa passion pour les livres et son sens aigu de la classification l’avaient propulsée à des postes haut placés – malgré ses sautes d’humeur tempétueuses – qui lui ont donné à rencontrer des responsables nazis influents du IIIe Reich, comme le Dr Franz Six ou Reinhard Heydrich. Son rôle consistait à trier les œuvres pillées dans les bibliothèques privées et les collections de particuliers, de les faire acheminer par convois entiers en Allemagne et de brûler ceux incompatibles avec l’idéologie nazie. Une activité qui l’avait conduite à Paris, son rêve. Elle qui méprisait les Français pour leur lâcheté s’est éprise d’une Française, Madeleine. Si elles ne partageaient pas les mêmes idéaux, toutes les deux désiraient plus que tout vivre un amour décomplexé, sans frontière.

Pour approfondir

Alors que la prisonnière est interrogée, elle se remémore son parcours depuis son enfance, quand elle était une blondinette accrochée aux basques de son père qu’elle adulait… jusqu’à ce terrible soir où il disparaît, sans laisser de trace. Elle est encore une jeune adolescente. Elle est la dernière à l’avoir vu, mais elle a tout oublié. Elle grandit, avec l’idée qu’elle l’a peut-être tué. Grâce aux flash-back, les débuts houleux et conquérants d’Elektra et sa trajectoire de vie se confrontent au présent chaotique. Le rythme du récit balance entre frénésie et pause, mais à aucun moment la tension n’est relâchée. Florian Ferrier joue avec l’amnésie comme au chat et à la souris, par les petites touches d’ombre qui s’éclairent à la faveur d’événements, jusqu’au dénouement. Il décrypte avec justesse les enjeux intimes et politiques d’une jeune personne modelée à haïr tout ce qui n’est pas Aryen. Derrière le miroir des atrocités que l’on connaît, il donne à comprendre comment le désir de revanche et la haine des Allemands envers les Juifs, poussée à son paroxysme par leur Führer, ont pu aveugler « ceux qui ne savaient pas » et encourager ceux qui savaient. Sans oublier ceux qui n’ont pas su ou pu s’extirper de l’emprise tentaculaire et répressive. À l’image de tous ces Allemands, Elektra a aimé le Führer de toute son âme et cru en celui qui rendrait sa grandeur à l’Allemagne. Mais à quel prix  !

Nathalie Gendreau

Éditions Plon, 15 octobre 2021, 672 pages, à 22 euros en version papier et 14,99 euros en version numérique.

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