Critique de « Les mots d’Électre » : une tragi-comédie moderne et captivante (♥♥♥♥♥)

Temps de lecture : 3 min

« Les mots d’Électre », une pièce magistrale sur le langage

La compagnie Hors du temps

Faut-il choisir entre la résonance funeste des mots tus et leur verbalisation dévastatrice ? Si tant est qu’on ait le choix ! Si tant est qu’on puisse les dire ! Les mots sont ravageurs, parfois tueurs, à petit feu ou à boulet rouge. La pièce tragi-comique « Les mots d’Electre » (au Théâtre de l’Atelier, à Paris), montée par La compagnie Hors du temps, en est un magistral exemple. Ces mots sont ceux d’Électre qui trame pour que la vérité fût, quitte à provoquer un cataclysme, et qui diffuse sa haine contre une mère manipulatrice. Ce sont ceux d’Oreste qu’il oppose à sa sœur pour la convaincre de renoncer à sa vindicte et, ainsi, éviter d’être son bras vengeur. Ponctuant ce duel fraternel, un autre langage s’intercale, fade, euphémique, trompeur. Celui du langage stéréotypé du corps médical, de l’Église, de la politique. Fourbisseur hors pair d’éléments de langage, Oreste écrit des discours prêt-à-porter, sans chair ni consistance. À l’écouter, les promesses non tenues ne seraient pas des mensonges. À croire le Diacre, il faudrait prier, faute de comprendre. On se raconte bien des histoires pour ne pas les entendre, ces mots qui disent la vérité, qui font mal, mais qui portent en eux la délivrance, la renaissance… Que de mots, que de mots, me direz-vous ! Mais ceux de La compagnie hors du temps nous élèvent autant qu’ils nous réjouissent.

Une adaptation moderne et enlevée

Au centre, Juliette Urvoy (Clytemnestre)

L’histoire est transposée dans notre actualité, dans sa cynique et explosive réalité, où les mots remplacent les épées ou le poison avec panache. L’argument de la tragédie ne varie pas de celui de la légende mythologique grecque. Quinze ans après l’assassinat de son père, Agamemnon, Électre enjoint son frère à tuer leur mère pour lui faire payer sa faute. Seule l’époque change. L’auteur Sébastien Bizeau imagine qu’Agamemnon était un grand chef étoilé, que sa femme et son amant (second du chef) auraient poussé au suicide. Électre en est persuadée, Oreste était encore un enfant, il doute. Il veut douter. Douter est un filtre à la douleur et un bouclier au passage à l’acte imposé par sa sœur. Clytemnestre entre à l’hôpital, en soin palliatif. Elle est dans le coma, comme enfermée dans son secret. Électre veut lui soutirer des aveux et exige sa mort qu’elle ne peut obtenir sans l’aval d’Oreste.

Une mise en scène épurée mais signifiante

Maou Tulissi (Électre) et Matthieu Le Goaster (Oreste)

Se référant à la légende grecque et s’inspirant du langage de Jean Giraudoux, Sébastien Bizeau propose un texte affûté, variant les émotions, dans une langue moderne, leste et cinglante, percutante et céleste. L’auteur et metteur en scène transcende le texte classique par des fulgurances scéniques, pensées comme un ballet d’acteurs dans une scène épurée. Selon les tableaux, un lit nous projette dans une chambre d’hôpital, où Clytemnestre (la mère) est dans le coma. Une table et deux chaises figurent un bar où se rencontrent Oreste et Électre (le frère et la sœur). Un bureau matérialise un ministère, pour lequel Oreste s’échine à trouver les mots les moins compromettants, les plus rassurants. Les lumières tantôt froides, tantôt chaudes, entretiennent l’ambiance des situations et des émotions véhiculées qui s’entrechoquent, se dressent sur leurs ergots et s’entredéchirent. La création musicale apporte une dimension supplémentaire à la tragédie, dont l’acmé survient au moment du discours funèbre d’Oreste qui révèle la vérité. Les mots sont tellement indicibles qu’ils sont couverts par la musique. L’effet est des plus spectaculaire. La musique fait aussi quelques emprunts à la variété. Ainsi, « Paroles paroles » (Dalida) et « Des mots » (Aznavour) s’invitent avec surprise, ce qui provoque un décalage délicieux, joyeux, comique. Malgré la densité émotionnelle du thème, un subtil équilibre s’instaure entre la pesanteur et la légèreté

Des comédiens époustouflants de sincérité

La compagnie Hors du temps propose une pièce puissante et captivante, que les cinq comédiens subliment par un jeu précis et incarné. Par leur aisance et leur force de persuasion, on est totalement immergé dans le drame qui se déroule sous nos yeux. Tour à tour, ils se révèlent dans leurs propres contradictions, provoquant une richesse de sentiments. Ils parviennent à se rendre aussi bien sympathiques que détestables. La mère jouée par Juliette Urvoy est bourrelée de nuances. On aurait tendance à la comprendre, à la plaindre même, avant de la condamner. Maou Tulissi campe une Électre à la fois attendrissante et horrifiante. Elle inspire la force, alors que ce sont ces failles qui la font avancer. Matthieu Le Goaster est un Oreste aussi cynique que tendre, que la tension créée par l’inéluctable rendra plus consistant, à l’image des mots qu’il n’osait prononcer. Mais des mots libérateurs. Paul Martin apporte à la pièce une fraîcheur par ses intermèdes musicaux et ses réparties facétieuses. Quant à Gregory Verdier qui interprète l’amant, le ministre et le médecin alterne avec constance et précision les différents caractères. La prochaine représentation interviendra le 11 avril prochain, avant de possibles autres dates. Ne la manquez sous aucun prétexte. Vous n’en reviendrez pas !

Nathalie Gendreau
©Photos Clément Pellerin


Affiche Les mots d'ElectreDistribution
Avec : Matthieu Le Goaster, Paul Martin, Maou Tulissi, Juliette Urvoy et Grégory Verdier

Créateurs
Auteur et Metteur en scène : Sébastien Bizeau

Lumières : Tristan Ligen

Compagnie Hors du temps

Le lundi 11 avril 2022, à 20 heures.

Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris XVIIIe.

Durée : 1 h 30

1 réflexion au sujet de « Critique de « Les mots d’Électre » : une tragi-comédie moderne et captivante (♥♥♥♥♥) »

  1. Manifestement « Les Mots d’Electre » ont inspiré d’autres mots à Nathalie Gendreau qui signe là une de ses meilleures critiques digne de figurer dans les meilleurs médias.
    Il y a 50 ans nous étions enchantés par la transposition du mythe de Roméo et Juliette dans le magistral « West Side Story » et nous avons écouté, et parfois chanté avec passion, le magnifique « Maria » qui n’était pas très catholique. La fin tragique de cette pièce, que Shakespeare a écrit il y a cinq siècles, nous offrait une réflexion sur l’humanité quand la haine détruit ce qu’il y a de plus beau : l’amour.
    Ce procédé, qui consiste à nous rappeler que l’Histoire est un éternel recommencement, démontre une fois de plus, dans « Les Mots d’Electre », que le passé recèle des pépites de sagesse traduites par des mots que le progressisme ne pourra pas effacer, même en utilisant l’écriture inclusive et sa triste compagne, la « cancel culture ».
    Je terminerais par un seul mot, « Bravo », à Sebastien Bizeau et à toute son équipe et rendez vous au Théâtre de l’Atelier le 11 avril… le lendemain du premier tour de l’élection Présidentielle que chacun pourra célébrer avec une coupe de champagne … selon ses convictions.

    Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Pin It on Pinterest