« Comme un parfum d’éternité », Francisco Da Conceiçao

Extrait (page 169)
« – Le temps s’arrêta. La tristesse gonfla mes paupières, sans déborder sur mes joues. Mon regard fixe ne voyait plus rien. Un instant suspendu. Émile était muet, à l’autre bout du fil. Constance me regardait sans savoir quoi faire. Un oiseau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Il frappa la vitre de son bec comme pour m’assurer que je ne rêvais pas. Le cauchemar était réel. Jeanne s’était éteinte. Mes espoirs de briller dans ses yeux étaient ruinés. C’était fini. »

« Comme un parfum d’éternité », Francisco Da Conceiçao

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

« Comme un parfum d’éternité » fleure bon la promesse d’un moment complice, une plongée en milieu familier de l’écriture pour autrui. Pour m’y frotter avec passion, je reconnais dans l’écriture de Francisco Da Conceiçao le mécanisme bien huilé de la trame du récit de vie, à travers un duo biographe/biographé. Y transparaît la ferveur teintée de retenue respectueuse face au don de l’autre, l’appétit cependant aiguisé de l’écrivain par la délivrance d’un destin offert au seuil du grand départ, où se rejouent a posteriori les épreuves et les joies du confident, les amours fanées et les drames qui grandissent l’âme ou la perdent. L’auteur, qui anime des ateliers d’écriture dans les écoles, propulse son double d’écriture dans une maison de retraite ; là où tout finit, mais aussi – sous son écriture poétique et fine – là où tout peut recommencer. Pour que ce miracle puisse se produire, il réunit dans son deuxième roman Caroline et Marie. La première écrit la vie de résidents de maison de retraite. La seconde est une octogénaire encore vive et volontaire. Elle promet à Caroline que sa vie vaut toutes celles des autres, car elle n’enjolivera rien, ni ne mentira, ni niera ses fautes. Elle le jure. Promesse tenue sur les deux plans  : non seulement Marie livrera son histoire sans y changer une virgule jusqu’au dénouement imprévu, mais l’auteur diffuse au fil des pages ce doux sentiment d’éternité, invitant les lecteurs, émus de reconnaissance pour ce cadeau, à goûter à l’intemporalité d’une vie.

Résumé

À 35 ans, Caroline trouve son équilibre en compagnie des personnes âgées en maisons de retraite. Elle aime les écouter raconter leur vie et la leur restituer sous forme de livre. C’est son métier, mais aussi une activité « pansement » qui occupe le vide de son père, parti trop tôt, alors qu’elle n’avait que neuf ans. En tutoyant la vie des autres, pense-t-elle oublier ce vide ? Ou bien espère-t-elle au contraire le combler ? Nous sommes en 1988, un temps où les aînés ont pu traverser les deux grandes guerres mondiales, où les histoires – réelles ou fantasmées, subies ou sublimées – sont toutes bonnes à raconter tant la charge historique et émotionnelle est universelle. Caroline trouvera en Marie, une pimpante grand-mère « sans enfants » de 87 ans, une héroïne ordinaire ayant refusé d’être ballottée par les événements extraordinaires de ce XXe siècle. Elle s’attachera à elle, comme jamais auparavant, sentant confusément l’immense portée de ce témoignage sur sa propre vie.

Pour approfondir

Dans « Comme un parfum d’éternité », la métamorphose est à l’œuvre, avec tous les ressorts narratifs, par petites doses de suspense, d’intensité et de tendresse. Elle touche les deux personnages qui, au timbre sonore et sincère du récit enfin verbalisé, par paliers prudents et posés, se libèrent d’un poids – conscient pour l’une, inconscient pour l’autre, mais pesant lourd pour les deux. La mue est lente, mais certaine. Violente, mais libératrice. Au fil des rencontres se tisse une nouvelle histoire à deux  : celle de la rédemption, de la tolérance et du pardon. Complice et compréhensif, le lecteur se fait l’ami discret de Caroline ; il se poste avec elle en silence et recueillement au chevet de Marie ; il découvre en même temps que la biographe le récit de Marie qui prend forme et cohérence au fil des événements joyeux et dramatiques, entre Belleville et Lille, des Années folles à la France occupée. Usant de finesse et de force, Francisco Da Conceiçao développe la vie des deux femmes en deux parallèles distinctes qui – contre toute attente ou logique géométrique – vont se rejoindre dans un dernier souffle romanesque. La métamorphose s’accomplit bellement, grâce à la réparation du roman familial de Marie, désormais unie à jamais à Caroline par les liens du cœur.

Nathalie Gendreau

Éditions J’ai Lu, 14 octobre 2020, 320 pages, à 14,90 euros en version papier et 9,90 euros en version numérique.

1 réflexion au sujet de « « Comme un parfum d’éternité », Francisco Da Conceiçao »

  1. Hum !!! Voilà qui annonce un roman extraordinaire dans le sens premier du terme. Malgré la prudence narrative de Nathalie Gendreau j’imagine déjà une conclusion en apothéose émotionnelle.

    « Le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier » prétend une citation attribuée à Georges Clemenceau à propos de l’amour. Il en va de même, je crois, en littérature. Le meilleur moment c’est quand on tourne la couverture d’un livre pour aborder une histoire… qui nous tiendra jusqu’au bout.

    Merci à Nathalie Gendeau de nous signaler ce nouveau bonheur, accessible.

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