Jacques Glowinski, le savant au cœur des hommes

 

PORTRAIT PASSION

par Nathalie Gendreau

 

Pragmatique et créateur. Deux traits de caractère qui, réunis dans un seul être, peuvent devenir de la dynamite à merveilles. Jacques Glowinski, un des pères fondateurs de la neuropharmacologie, neurobiologiste, administrateur du Collège de France et rénovateur de cette glorieuse institution, fait partie de cette race d’hommes au savoir étendu et à l’esprit aussi vif à imaginer qu’à concevoir. Le tout avec une bonhommie désarmante. Quel est le génie farceur qui a excité les neurones de ce chercheur au point de l’inciter à délaisser le microscope pour coiffer le casque d’un architecte et à imaginer des parallèles entre l’organisation du cerveau et l’architecture ? Le scientifique le dévoile dans un livre qui synthétise une longue carrière consacrée à la recherche et au collectif, « Le cerveau-architecte, le Collège de France dans le XXIe siècle », publié aux éditions Michel de Maule.

 

Jacques Glowinski sur la terrasse du Collège de France

Si Jacques Glowinski pense que l’homme doit provoquer le hasard, il serait tenté de croire au hasard pur, celui du ressort des coïncidences surprenantes d’à-propos. En l’occurrence, le hasard qui a présidé à l’idée de ce livre avait tout l’air d’être tombé du ciel, comme on tombe sur des amis… par hasard. C’était un 20 mars 2014 au Collège de France. « Je venais écouter la leçon inaugurale de Philippe Walter, titulaire de la Chaire annuelle d’innovation technologique Liliane Bettencourt 2013-2014, relate-t-il, en insistant sur l’heureux hasard qui le fait croiser Françoise Vitali-Jacob. Elle était accompagnée de Thierry de la Croix, directeur des éditions Michel de Maule qui venait de publier « L’Art-Chimie », et du journaliste coauteur François Cardinali. Après les présentations, elle se tourne vers moi et me soumet l’idée d’écrire un livre sur la rénovation du Collège de France avec l’aide de ce journaliste. Et pourquoi pas ? N’étais-je pas déjà en train de préparer un document destiné aux archives ? »

Le 4 novembre 2016 sonne comme la concrétisation d’une idée lancée en l’air que Jacques Glowinski a su rattraper. Un projet de plus mené à bien ! Il peut se sentir satisfait. « Le cerveau-architecte, le Collège de France dans le XXIe siècle » retrace son itinéraire professionnel qui est une somme faramineuse de découvertes, de projets et d’envies. Il restitue la mémoire d’une vie et d’une carrière, avec des racines et des arborescences, des recherches passionnantes et un enseignement vivant, et met en lumière ses talents d’administrateur et de rénovateur du Collège de France, de médiateur et de promoteur de la concertation auto-participative. Bien d’autres pans de ses actions en faveur de la recherche sur le cerveau et d’une meilleure diffusion de la connaissance y sont révélés avec ardeur et simplicité. Mais surtout, il rend compte d’une pensée et d’une observation qui le conduisent à imaginer un parallèle entre le cerveau et l’architecture.

Arborer une carrière si prolifique et diversifiée, avec autant de réussites, en ferait tourner la tête à plus d’un savant. Sauf que l’homme, qui a mis au point la technique d’injection intra-ventriculaire du cerveau, a la sienne bien vissée au tronc et les pieds bien enracinés dans la réalité. Car ce qui l’anime, c’est la reconnaissance. La reconnaissance envers la vie, bien sûr, mais surtout envers ceux qui l’ont aidé dans son parcours, même s’il a pu parfois être jonché d’obstacles, comme dans toute existence ordinaire. « Je suis content d’avoir écrit ce livre car, d’un seul coup, il se passe quelque chose qui unifie le tout, commente l’auteur. Ce livre me donne l’occasion de revoir 70% des personnes qui ont participé à ma vie professionnelle. J’ai eu de la chance d’être dans de beaux endroits et de faire de belles rencontres. » Comme celle avec le journaliste François Cardinali dont l’apport dans ce projet de livre est pour lui considérable. « N’étant pas du domaine, il a su porter un regard critique sur mon texte pour l’alléger et le rendre plus accessible au lecteur. Ce livre est le résultat d’un travail collectif, comme l’ont été tous mes projets. Ainsi, ma collaboratrice Marie-Hélène Lévi m’a été d’un grand secours pour sa mémoire et ses critiques toujours constructives. »

Jacques Glowinski aime revenir sur ces rencontres qui l’ont marqué et aidé à grandir, à se battre, à s’ouvrir à l’autre, à imaginer, à comprendre, à organiser. La première n’est-elle pas, par essence, celle avec ses parents ? Un père fourreur avec qui il a appris le travail manuel et dont il a tiré une grande capacité de travail. Puis, un entraîneur sportif grâce auquel il a compris l’importance du collectif. Un oncle pharmacien, résistant et communiste, qui lui ouvre la voie à des études en pharmacie. Une de ses professeurs de la faculté des sciences du quai Saint-Bernard, Denise Albe-Fessard, qui l’oriente vers la neuropharmacologie, dont sa thèse portera sur les mécanismes de neurotransmission et les effets des substances psychotropes. Pour ce faire, il suivra deux formations supplémentaires, la biochimie à l’Institut Pasteur et la neurophysiologie à l’Institut Marey. Un oncle de sa femme, Pierre Dreyfus, qui l’a sensibilisé aux nécessités économiques de l’industrie et qui sera pour lui un guide et un modèle. Son appartenance au Club Jean Moulin qui militait pour la fin de la guerre d’Algérie et le refus d’accepter la confiscation de la République par quelques généraux proches de l’OAS, ce qui a contribué à son ouverture d’esprit. Autre rencontre décisive, le biochimiste Julius Axelrod, qui l’a convaincu de venir aux États-Unis pour travailler dans son laboratoire de recherche sur les neurotransmetteurs, avec qui il a appris notamment à rédiger avec simplicité les résultats de ses recherches. « Ce chercheur avait le don de rendre intelligent celui qui exposait ses idées, souligne Jacques Glowinski, en parlant de son mentor.

Entrée du Collège de France

La suite est limpide. Jacques Glowinski travaille dans le laboratoire d’Alfred Fessard au Collège de France. En 1971, il prend la direction d’une unité INSERM U114 de « Neurobiologie pharmacologique », le laboratoire « Glo » qui deviendra une école réputée, et est professeur à l’Université Paris VII en 1973. De 1983 à 2006, il est professeur et titulaire de la chaire de Neuropharmacologie au Collège de France. Entre-temps, il est élu vice-administrateur de l’assemblée du Collège de France en 1991 à la demande de l’administrateur Yves Laporte. « C’était un homme merveilleux qui avait une vision de l’État et de l’institution, se  souvient le chercheur. Il désirait que je m’intéresse à l’organisation du Collège de France, peut-être avait-il décelé chez moi quelques qualités. »

Après son élection, Jacques Glowinski se préoccupe de la grande et déplorable vétusté des locaux du Collège. « J’étais choqué, je trouvais que ce n’était pas digne du pays. » Il convainc l’administrateur d’alors, André Miquel, spécialiste du monde arabe ancien, de procéder à des rénovations. Grâce au rôle déterminant de ce dernier auprès du gouvernement, un premier projet se monte nécessitant 350 millions de francs d’investissement pour démarrer les rénovations du site Marcelin-Berthelot. L’État accorde 100 millions. Ce sera le dernier grand chantier de François Mitterrand. De fil en aiguille, d’investissement en investissement, les travaux qui vont prendre une ampleur pharaonique dureront vingt-trois ans, soit de 1991 à 2014. Pendant ce laps de temps, Jacques Glowinski est élu par ses pairs administrateur en 2000. « En fait, nous devions penser d’une façon globale à la rénovation de tous les sites pour avoir une organisation fonctionnelle qui tienne la route, explique le neurobiologue planificateur qui avait à cœur de faire rentrer le Collège dans le XXIe siècle. Cela s’est fait en plusieurs phases. Il s’agissait aussi de procéder à une réforme interne orientée vers le développement de l’information, c’est-à-dire l’extériorisation du Collège. Nous devions nous saisir du problème de l’ouverture et de la convivialité pour éviter que l’institution soit limitée au IVe arrondissement. »

En 2000, il occupe donc trois fonctions : administrateur, chercheur et maître d’œuvre de la rénovation architecturale, mais aussi organisationnelle du Collège de France. Pendant les travaux, il lui a fallu planifier, organiser, coordonner, déplacer du personnel, ménager les ego, dépasser les lourdeurs administratives…, et le tout en accueillant le public. Un véritable casse-tête pour le scientifique qui a revêtu l’habit de chef de chantier avec joie et ardeur. Il n’aime rien tant que l’action dans un collectif ! « Je m’intéresse beaucoup à la sociologie des groupes, confit-il. Et plus c’est difficile, plus c’est intéressant. » Ce chantier a dû combler toutes ses espérances tant le projet a été un carrefour de rencontres entre individus, avec des points communs et des différences, et des personnalités fortes. Ses aptitudes reconnues tant à l’organisation qu’à la médiation lui ont permis de mener à son terme cette rénovation en dépit de son départ à la retraite en 2005. La réussite est magistrale. Beauté et cohérence vont de pair. Quel est donc son secret ?

Neurones dopaminergiques

Jacques Glowinski ne s’en cache pas, il a une botte secrète qu’il divulgue dans son livre. « J’ai essayé de réorganiser le collège de France à la manière du cerveau », explique-t-il. Il a ainsi dessiné une image simplifiée du cerveau qui comporte trois réseaux imbriqués. Le réseau exécutif qui est impliqué dans l’exécution des fonctions, des plus simples aux plus complexes. Par-dessus, il y a le réseau régulateur, constitué de neurones moins nombreux qui permet l’adaptation en fonction de l’environnement. Le dernier réseau est énergétique, il est constitué de cellules gliales, qui transportent l’énergie et éliminent les déchets. « Ainsi, vous avez des ensembles qui se distribuent dans le temps et dans l’espace en fonction des événements, poursuit le scientifique. Ensuite, il est facile d’appliquer ces trois réseaux à n’importe quelle organisation. Quand j’ai réfléchi au Collège de France, j’ai déterminé les fonctions essentielles (l’administration, l’enseignement, le public, la Recherche, les laboratoires, les bibliothèques…) et la manière de les implanter pour qu’il y ait des possibilités de relations entre certaines disciplines. Les cours ont été creusées pour y construire un centre international de colloques et de distribution des connaissances. Les trois réseaux sont interconnectés, ils se parlent entre eux. L’idée était vraiment de décloisonner, de donner de la plasticité au système, et que ce soit le plus logique et économique possible. »

Ne pourrait-on pas transposer ce principe à l’urbanisme d’une ville ou à la création d’un campus universitaire ? Bien entendu ! Et Jacques Glowinski a démontré qu’il était possible d’obtenir un consensus de différentes parties prenantes qui ne parvenaient pas à s’entendre. « Pour l’organisation du campus de Saclay, le problème avait été pris à l’envers », analyse le scientifique. Missionné par Valérie Pécresse, il travaillait en binôme avec Vincent Pourquery de Boisserin, ingénieur des Ponts et Chaussées, lui-même missionné par Christian Blanc, secrétaire d’Etat au Grand Paris. Le neurobiologiste a imaginé trois cercles qui devaient converger en un point central. Le premier cercle est le réseau exécutif permettant de déterminer les fonctions de ce campus (mathématique, physique, astrophysique, chimie, pharmacie, biologie, même de la gymnastique…) et la répartition de ces fonctions sur le territoire, les synergies et les collaborations possibles. Le deuxième cercle est le réseau régulateur, c’est-à-dire les utilisateurs, les associations de défense du territoire, les associations de défense de la nature, les agriculteurs, les maires… Le troisième cercle est le réseau énergétique, c’est-à-dire les architectes, les urbanistes, les jardiniers… Chaque cercle disposait d’un responsable qui leur remontait la synthèse des réflexions. « En neuf mois, grâce à cette approche auto-participative, fondée sur l’architecture du cerveau, nous sommes arrivés à un consensus pour réaliser le projet du Campus de Saclay et débloquer les fonds. »

Hall de la Chimie, après la rénovation.

Jacques Glowinski n’entend pas s’arrêter en si bon chemin. La retraite n’est pas faite pour cet homme passionné, soucieux de transmettre ses connaissances à sa manière, c’est-à-dire « le plus rapidement possible, le mieux possible, en simplifiant si c’est possible ». Pour cela, il a une autre botte secrète : l’apprentissage par association et hiérarchisation. Le scientifique n’a jamais pris de notes, il travaille sa mémoire en associant les éléments. Ainsi aime-t-il se représenter le neurone comme un arbre avec ses dendrites (racines), son axone (tronc), son arborisation (feuillage), ses synapses (boutons), son flux axonal (sève) qui transporte des molécules. « Quand vous regardez un arbre, vous n’allez pas vous amuser à le décrire en détail, fait remarquer le scientifique. Vous avez en tête l’idée de la forme. Ça vous suffit. La fois suivante, vous observez la forme du tronc et des branches, et ainsi de suite. Chaque fois que vous revenez voir cet arbre, vous retenez un élément supplémentaire. C’est ainsi qu’il faut apprendre, il faut hiérarchiser, architecturer, c’est-à-dire mettre en relief tout ce que vous engrammez pour vous en souvenir. »

Souvent, les scientifiques à la retraite se consacre à la recherche. Jacques Glowinski, lui, fidèle à son parcours atypique, lâche le microscope pour s’aventurer vers d’autres contrées propres à exciter ses neurones encore bien vifs, et si impatients d’inventer et de se mettre au service des autres. Il collabore avec l’architecte Patrick Mauger, pour appliquer sa méthode d’organisation aux projets d’architecture. Il envisage de donner des conférences sur le cerveau-architecture. Son vœu le plus cher ? Il aimerait qu’un maire le convie à participer à une réflexion collective sur l’urbanisme de sa ville selon son principe des réseaux imbriqués. A priori, ses prochaines années seront un vaste terrain de rencontres, comme il les aime. « Ce qui me plaît, conclut-il, et je l’ai appris de Julius Axelrod, c’est de discerner chez un individu une possibilité que personne n’a vue et la mettre en valeur. Chez chaque individu, il y a toujours un quelque chose qu’il faut tirer vers le haut. »

 


« Le cerveau-architecte – Le Collège de France dans le XXIe siècle », de Jacques Glowinski et François Cardinali, éditions Michel de Maule, novembre 2016, 288 pages, 38 €.



 

2 thoughts on “Jacques Glowinski, le savant au cœur des hommes

  1. Waouh!!! 13000 signes ! Si mon compteur est exact, ce livre a provoqué plus que de l’intérêt à la lectrice attentive que tu es…

    Cela donne envie mais je crains de ne pas avoir le niveau intellectuel pour aborder un tel ouvrage.
    Mais après avoir digéré « Ce qu’un Président ne devrait pas dire çà » tout est possible, non?

    Encore bravo Nathalie !!!

    1. L’ouvrage ne se lit pas comme un roman, mais il est tout à fait accessible, notamment l’épopée liée à la rénovation du Collège de France et le principe du cerveau-architecte. Quant aux découvertes du labo « Glo » en neuropharmacologie (petite partie du livre), un peu d’attention suffit pour comprendre. Le plus intéressant est la personnalité du scientifique, à la fois passionnant et abordable, novateur et humble. En plus de tout, c’est un beau livre avec une riche iconographie.

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