“Ce que l’homme a cru voir”, Gautier Battistella

 

Extrait

“Rien ne résistait à Simon Reijik. Vingt ans de la vie d’un homme venaient de disparaître. Envolés mensonges, trahisons, vieilles rancunes, dont l’ombre grandissante menaçait d’engloutir son client. Monsieur le député serait nommé ministre, peut-être élu président un jour. Ces filles mineures n’avaient jamais existé. Les soupçons de corruption n’étaient que tentatives de déstabilisation. Une vie flambant neuve débutait. Simon nettoyait les réputations, effaçait les empreintes. Il offrait l’absolution numérique. Le passé ne sert à rien d’autre qu’à empoisonner le présent. Simon garantissait le “grand silence”.” (page 27)

 

Avis de PrestaPlume “Coup de cœur”

 

« Ce que l’homme a cru voir » est le deuxième roman de Gautier Battistella. Si le premier (« Un jeune homme prometteur») est aussi joliment et puissamment narré que celui qui vient de paraître aux éditions Grasset, la constante dans l’écriture confirme les talents de ce jeune homme qui tient si bien ses promesses. C’est un petit bijou d’écriture, avec un sens de la formule à la fois poétique et clairvoyant. Avec « Ce que l’homme a cru voir », il est question de culpabilité et de racines qu’on tient à ne pas déterrer, sauf à provoquer un tremblement de terre émotionnel. Simon Reijik s’apercevra bien vite qu’il est plus aisé d’effacer les mauvaises réputations sur la toile géante numérique que son passé qu’il tente d’étouffer à coups d’antidépresseurs et d’autres substances psychotropes. Sans réel effet d’ailleurs, puisqu’il suffit d’un appel téléphonique pour que les vivants et les morts resurgissent à sa conscience, jusqu’au solde de tout compte de ses émotions et de son sentiment de culpabilité.

Simon Reijik exerce le métier symptomatique de sa mauvaise conscience : il gomme les réputations numériques, il ôte aux hommes les chaînes du passé qui entravent leurs ambitions. En offrant aux autres cette sorte d’absolution digitale, cette profession – lucrative au demeurant – le maintient dans l’illusion de pouvoir s’accorder une seconde chance sans en payer le prix fort, c’est-à-dire une remise en cause profonde de son être. Mais un jour, le téléphone sonne. Une inconnue lui annonce le décès d’Antoine. Taiseux de père en fils, Simon ne déroge pas à la tradition familiale en partant sur les lieux de son enfance sans explication à sa femme Laura. Il revient en terre gasconne, près de Toulouse, où son grand-père, un émigré polonais, a construit son chez-lui pour y trouver un toit et une famille. Simon n’y est pas revenu depuis l’événement tragique, l’accident de voiture qui a causé la mort de son petit frère âgé de huit ans, il y a de cela vingt ans, par la faute de… Mais de qui déjà ? Vingt ans, c’est long sans revoir son père qui a pour toute compagnie la boisson et sa mère qui a cessé de vivre avec les vivants quand son fils préféré est mort.

« Ce que l’homme a cru voir » est un parcours initiatique vibrant, terriblement vivant, d’une puissance narrative étonnante. L’écriture sème ici et là des phrases qui soulèvent les émotions et l’admiration. Elle est ronde, pulpeuse, savoureuse, d’une finesse exquise et d’une intensité constante. Le scénario du remords et du poids du passé sur le présent a été maintes fois proposé dans la littérature. Pourtant, grâce à une écriture qui s’écoule comme du nectar entre les rouages du temps, c’est l’inédit qui prédomine tout du long. Du bel inédit ! Le concentré de formules neuves et percutantes, telle la braise, entretient le feu du récit jusqu’à la fin. Si « l’humanité s’infiltrait en lui, comme une eau usée », on espère vivement que son style jamais ne se diluera dans une encre délavée.

Nathalie Gendreau

 

Éditions Grasset, 22 août 2018, 240 pages, à 19 euros version papier et 13,99 euros en version numérique.

Son 1er roman “Un jeune homme prometteur” (Grasset, 2014) a notamment reçu les prix Québec-France et Jean-Claude Brialy.

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