« Le mépris civilisé », Carlo Strenger

 

RENCONTRE AUTEUR

 

Le mépris civilisé, les Lumières réinventées

 

Un oxymore pour titre et concept, créé par Carlo Strenger. « Le mépris civilisé » ne manque pas de surprendre et d’interroger. Comment un mépris peut-il être civilisé ? N’est-il pas opposé à ce débat ouvert que prône l’auteur ? « Provocation », répond-il, avec sourire et gravité. Dans son nouvel essai, ce professeur de psychologie et de philosophie livre, avec l’urgence de la dernière chance, un pamphlet contre les dérives du politiquement correct. Son intention affirmée et déterminée est de réveiller les consciences. Il est grand temps que chacun, notamment les politiques, reconquière sa lucidité et s’approprie les outils à portée de main pour lutter en faveur de la liberté d’être et de penser, et pour se former une opinion responsable.

L’auteur s’explique. Ce nouveau concept vise à encourager l’homme à s’élever contre des « credo, des comportements et des valeurs, dès lors qu’ils lui apparaissent irrationnels, immoraux, incohérents ou inhumains. Fondé sur des arguments solides et des connaissances scientifiques, le mépris civilisé nous libère de l’obligation à accepter des formes de pensées contestables sous prétexte que d’autres les préconisent ». Il s’agit de critiquer les idées, pas la personne qui les porte, sans haine ni déshumanisation. Le respect mutuel doit guider les débats. Mais encore faut-il qu’il y ait débat !

Osons contester, critiquer, défendre les valeurs de l’Occident. Osons aborder tous les sujets, qui plus est ceux qui rebutent la bien-pensance. Osons, même si le prix à payer est de se faire taxer de raciste ou d’intolérant ! Ah, l’audace ! Carlo Strenger ne cesse de le clamer en filigrane dans son essai. Pour lui, il est temps d’ouvrir le débat sur l’intolérance qui est faite aux valeurs de la Démocratie mais aussi sur les attaques contre la liberté de la presse et de la libre-pensée. Les attentats contre Charlie Hebdo et ceux du 13 novembre 2015, et avant eux celui du 11 septembre 2001, ont ravivé cette question centrale : « Comment l’Occident peut-il ou doit-il faire pour défendre ses valeurs fondamentales ? ».

Ce sujet taraude Carlo Strenger depuis longtemps. Le livre noir du politiquement correct est sa réponse, c’est l’outil qui a l’ambition de permettre à la gauche et aux modérés de sortir de leur paralysie face à cette idéologie et de devenir plus combatifs, plus proactifs. Car, pour lors, le constat n’est pas brillant : « Ils sont incapables de défendre les valeurs de fond de l’Occident », souligne l’auteur. Ils auraient peur de l’argument, de la joute verbale, de la critique. Pire ! Ils s’autoriseraient à ne critiquer que l’Occident. Ce serait même un symptôme névrotique pour cette classe politique. Ce sentiment de culpabilité remonterait à l’impérialisme, au colonialisme, etc. « Et pourtant, l’impérialisme n’est pas une invention de l’Occident ! », fait-il observer.

Quoi qu’il en soit, cette passivité ou « timidité » font assurément le lit de l’extrême-droite qui récupère les valeurs de la Démocratie à son propre compte pour instiller la peur de l’invasion migratoire, grossir ses rangs de déçus de l’auto-flagellation systématique des politiques et exalter les colères qui couvent et qui n’attendent qu’une étincelle pour se répandre. La confusion, la crise, l’angoisse sont le terreau de l’extrême-droite. Et cette idée du retour en force de ce parti en Europe, comme en Hongrie, en Pologne, et même en Suisse, son pays natal, mais aussi en France, le tourmente. Il n’est pas prêt d’oublier, il y a quatre-vingts ans, que la Suisse a refoulé son oncle hors de ses frontières, ce qui l’a conduit à Auschwitz avec la mort au bout du chemin.

Carlo Strenger a d’infinies raisons de se déclarer pessimiste. Il est sans illusion sur la nature humaine. Les crises successives qui secouent toutes les parties du monde (guerre, terrorisme, maladie, faim, etc.) entraînent des mouvements migratoires gigantesques qui n’en sont qu’à leurs débuts. Pourtant, les statistiques sont formelles : l’Europe a besoin de cette migration pour survivre. Et, sous toutes ces pressions durant ces dernières décennies, le philosophe s’étonne que la Démocratie ait tenu si longtemps, elle est si complexe. Mais c’est aussi parce qu’il est pessimiste qu’il se dit résolu à combattre chaque minute pour conserver cette liberté qui chancèle.

C’est pourquoi Carlo Strenger rencontre des politiciens, régulièrement, pour les exhorter à ne pas avoir peur de la bataille culturelle et à poser les arguments à plat, sans passion, en acceptant l’idée d’être attaqués. Si certains l’admettent, ils y renoncent. S’ils n’usaient pas du politiquement correct, s’ils ne mentaient pas, comment se feraient-ils élire ? Avec ce genre de réaction, le concept du mépris civilisé a encore bien du chemin à parcourir pour que cet esprit des Lumières et ses idées fondatrices (autonomie, universalité, finalité humaine de ses actes), que Carlo Strenger réactualise là en toute objectivité et avec limpidité, permettent à l’homme de ne plus rien suivre aveuglément.

Éd. Belfond, janvier 2016, 118 pages, 14 €.

 

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