“Camille contre Claudel”, de l’art et des larmes

 

THÉÂTRE & CO 

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Après un succès confirmé aux éditions 2016, 2017 et 2018 du Festival OFF d’Avignon, « Camille contre Claudel » est enfin joué à Paris, au théâtre du Roi René. Selon Hélène Zidi, l’auteure et la metteuse en scène de cette biographie théâtrale brillante et originale, Camille Claudel ferait peur. Serait-ce en raison de ses troubles du comportement qui ont viré à la paranoïa ? Quoi qu’il en soit, il flotte autour de l’image de cette sculptrice hors norme un malaise palpable, qui semble perdurer aujourd’hui… Mais pour des raisons différentes. À l’époque, l’artiste catalysait autour d’elle les plus vives calomnies, car elle osait s’affranchir de toutes les conventions (religieuses, sociales et familiales) et clamer sa liberté d’être d’une artiste femme, de créer et de vivre de ses œuvres. Et, auguste sacrilège, elle a voulu se détacher de Rodin, son maître renommé et amant infidèle, et de son omniprésence nocive pour sa santé mentale. Prendre son envol lui aura été fatale. Vue depuis ce nouveau siècle, Camille Claudel s’ébroue d’un passé qui l’a claquemurée pendant trente ans à l’asile de Montfavet (Vaucluse), jusqu’à son décès dû à la malnutrition, le 19 octobre 1943. Elle avait 78 ans. Dans « Camille contre Claudel », avec sa fille Lola, Hélène Zidi lui restitue une vie, une œuvre, une passion à travers un texte littéraire de haute tenue et très documenté. L’hommage est d’une force troublante, à la hauteur du modèle.

Dans un atelier surchargé d’œuvres, deux femmes apparaissent l’une après l’autre. La première Camille est très âgée. Au seuil de sa mort, elle est laissée à l’abandon par sa famille dans un asile de fous où elle estime ne pas devoir être. Mais avant de déserter son corps affaibli, elle use de ses dernières forces pour se donner une chance, la dernière, de convaincre son double jeune de ne pas commettre les mêmes erreurs. En quelque sorte, détourner le malheur de son chemin. Mais la seconde Camille a vingt ans, elle dévore la vie dans un tourbillon d’inspiration et de création. En plus, elle aime passionnément Auguste Rodin, son illustre maître qui promet de lui rester fidèle et de quitter sa femme. Elle le croit, elle ne sait pas encore qu’elle sera manipulée par son mentor qui jouera de ses charmes pour l’aliéner à elle… et récupérer ses idées qui se déversent en elle par torrents. Camille est alors très belle, brillante, rebelle, en quête d’absolu, refusant de se plier aux convenances. Elle est loin d’imaginer que sa condition de femme va la freiner dans son ascension, lestée par la jalousie, les rancœurs et la haine.

Soutenues par un texte littéraire, les deux Camille vont se parler, s’insurger, s’affronter et se réconcilier dans un espace-temps qui se rapprochent. Leurs âges respectifs cheminent l’un vers l’autre jusqu’à ne faire qu’une, à l’âge où la folie créatrice se mue en pure folie. Une folie qui s’est nourrie aux épreuves de la vie : un père tendre parti trop tôt, une mère révoltée par l’existence de sa fille qu’elle caractérisait de « dissolue » – comprendre non conforme aux conventions d’alors –, un frère qui l’a fait interner de force, un mentor/amant séducteur qui s’est révélé pilleur d’inspiration et de son œuvre, trahissant leur amour et par là même, amplifiant ses névroses.

Complices dans la vie comme sur scène, Hélène et Lola Zidi ne se contentent pas d’incarner, mais transcendent Camille Claudel à différents stades de sa vie. Leur étonnante ressemblance participe à cette magie scénique où l’artiste se retrouvent aux deux extrêmes de son existence en même temps. Ce subterfuge permet de dérouler une vie en deux temps parallèle, dans le combat de la dernière chance où l’innocence fait face à l’expérience. Ce duel de la pensée est parfois tendre, parfois épique. Les deux femmes s’entredéchirent autour du buste de Rodin, elles s’opposent et se cajolent, s’égratignent et se consolent. Il y a de la violence dans leur geste, une violence qui prend aux tripes, car elle contribue à distiller ce malaise de la folie qui monte et s’installe malgré « elles ». L’orchestration sonore et visuelle intervient comme carburant à cette folie et fait office d’instrument machiavélique d’Auguste Rodin que l’on entend en off. La voix envoûtante de Gérard Depardieu ajoute à ce sentiment d’inéluctable fatalité.

Et, ponctuant leurs joutes verbales, les deux Camille dansent leur amour et leur désespoir. La chorégraphie se fait sensuelle et suggestive, mais sans se départir des sentiments dévorants. Peu à peu, les mouvements se font saccadés, d’une intensité surprenante, donnant à voir des marionnettes récalcitrantes qui agissent contre leur gré. Cette tension tirée à son paroxysme électrise la salle qui reste sonnée par la violence de la charge émotionnelle. Soudain, Camille Claudel n’est plus un fantôme connu aux relents nauséabonds de la folie, ni une artiste surdouée maltraitée. Sous le jeu vibrant d’Hélène et de Lola Zidi, l’éblouissante artiste s’est réincarnée dans le fracas de l’art et la beauté des larmes.

Nathalie Gendreau

Photos ©Julien Jovelin

“Camille contre Claudel” à voir, mais aussi à lire aux éditions Dacres.



« Camille contre Claudel »
 

Distribution

Avec : Hélène Zidi et Lola Zidi.
Voix off de Rodin : Gérard Depardieu

Créateurs

Adaptation et mise en scène : Hélène Zidi
Assistée de Grégory Antoine Magaña

Lumières : Denis Koransky 
Décor : Francesco Passaniti
Création Son : Vincent Lustaud
Chorégraphie : Michel Richard
Costume : Marvin Marc

Du jeudi au samedi à 19 heures jusqu’au 22 décembre 2018
Du jeudi au samedi à 20 heures du 10 janvier au 9 février 2019.

Au théâtre du Roi René, 12 rue Edouard Lockroy, Paris 75011.

Durée : 1h25.

 

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