Blanche Raynal dans un seul-en-scène libératoire

 

PORTRAIT PASSION 

 

Depuis le 4 avril dernier, le mardi, Blanche Raynal propose au théâtre du Marais un seul-en-scène détonant, joyeusement nostalgique et optimiste. Avec « Carte Blanche », qui relate sa vie d’artiste avec un humour tantôt taquin tantôt tendre, la comédienne joue avec le public, tire son énergie de cette proximité nourricière, et s’amuse telle une enfant libérée de la pesanteur de l’enfance volée. Un jeu qui frappe par sa sincérité et son intensité. Pourtant, qui aurait parié que cette jeune fille timide, introvertie et rêveuse ferait une carrière dans un art qui expose au regard et aux critiques ? Étouffée par la possessivité d’une mère et étranglée par la sévérité d’un père, Blanche partait avec un handicap certain. Mais sa victoire contre l’anorexie a été sa meilleure alliée pour déjouer les projections parentales. Retour sur une longue quête de soi et de libération. 

 

« Cette liberté dans le texte et cette liberté d’action, c’est extraordinaire ! » Blanche Raynal n’en revient toujours pas du plaisir qu’elle prend en se produisant devant un public qu’elle conquiert chaque mardi soir. A force de rires, à force de tendresse, à force de talent. La comédienne déballe tout, ou presque. Les mots, subtils et francs, cisaillent les non-dits, avec une irrésistible bonne humeur. Les suggérés planent au-dessus du nid céleste d’une colombe aux ailes déliées. Les illusions, quant à elles, il y a longtemps qu’elles ne font plus d’ombre à cette artiste condamnée aux seconds rôles. En parallèle des plateaux de tournage, Blanche Raynal s’est fait un merveilleux cadeau avec son seul-en-scène. Il lui a fallu écrire sa « Carte Blanche » pour oser la radicalité d’être soi. « Ce spectacle, c’est l’aboutissement d’un chemin, déclare-t-elle, sans détour. Partir d’une telle timidité pour arriver à ce seul-en-scène… Pour moi, c’est un exploit ! Ce spectacle, c’est vaincre toutes mes peurs, c’est oser être ridicule, c’est avoir cette liberté du corps sur la scène, c’est accepter de ne pas être belle… c’est être, tout simplement, sans jugement sur soi-même. »

Aujourd’hui, Blanche Raynal se sent détachée du regard des autres, de leurs projections, de leurs désirs. Le spectacle, à l’écriture élégante et malicieuse, s’en est affranchi. Il gagne en cela une liberté de ton qui ensemence de la puissance au texte et une sincérité des sentiments qui donne de la chair aux souffrances. Blanche irradie d’une joie immense à railler un parcours difficile, elle délivre une délicieuse autodérision, s’autorisant une chiquenaude espiègle sur ses peurs. Elle raconte une histoire inédite, sa propre histoire, son meilleur rôle, composé de forces et de faiblesses, de joies et de déboires. Elle ouvre une fenêtre indiscrète sur les coulisses d’un rêve qui aurait pu se transformer en cauchemar d’un battement de cils, et la précipiter dans une aliénante compromission. Le prix à payer pour décrocher les étoiles. Certaines s’y sont brûlées. Elle n’a jamais consenti à moyenner ses charmes, elle ne s’est jamais perdue dans le réconfort factice d’alcool ni dans le brouillard cotonneux des drogues. Elle a tracé une carrière à son image, droite, simple, authentique, sans forcer les portes, sans étalage des qualités. Mais avec une constance indéniable.

Pourtant, Blanche Raynal revient de loin. Elle avait une mère possessive qui a embastillé son cœur de petite fille, sans rémission de peine. Alors adolescente, Blanche rêvait d’être un ballon rouge s’échappant de la fenêtre grande ouverte de sa chambre, mais ses trente-cinq kilos la retenaient malgré elle au fond du lit. En indigestion d’amour maternel, elle refusait toute nourriture terrestre. « Comme je ne pouvais pas m’enfuir de la maison, l’anorexie était une évasion extraordinaire, une petite mort tranquille, confie-t-elle, avec le soulagement de la parole enfin libre. Ma mère ne voulait pas se séparer de moi, alors elle a refusé mon hospitalisation. » Banche s’est sortie de l’anorexie quand son père l’a mise à la porte, parce qu’elle s’obstinait à ne pas vouloir suivre des études d’avocat. Elle rêvait de cinéma, elle s’est réfugiée à Paris pour fréquenter le Cours Simon, avec le soutien de sa mère qui, elle, se rêvait mère d’une nouvelle « Shirley Temple ». Deux rêves qui cheminaient de concert, mais deux cœurs qui s’entrechoquaient jusqu’à l’usure. « Lors de mon premier tournage, un feuilleton à Nice qui devait durer six mois, elle pleurait au téléphone et se plaignait que je l’avais abandonnée », se souvient la comédienne, qui alors était submergée par la culpabilité. Sa mère était le grand amour de sa vie… « Ce métier a été une thérapie », conclut simplement celle qui ne veut plus donner de gravité aux choses. J’ai combattu ma grande timidité et mes complexes. »

Quand elle a débuté, Blanche croyait pourtant en son potentiel, elle sentait une force énorme en elle malgré cette timidité qui l’empêchait de prendre la parole en public. Elle est arrivée dans le métier sur la pointe des pieds, comme pour ne pas déranger, et a réussi à imposer peu à peu son image et son jeu discret. Elle s’est réinventée de rôle en rôle, les consumant en quelques mois de tournage. « Je n’ai jamais cessé de tourner », avance celle qui a campé pendant onze ans Christine Rivière, dans la série télévisée Une femme d’honneur.

Abonnée aux seconds rôles, Blanche Raynal n’en veut à personne. Elle sait qu’elle a été son propre frein, elle n’a pas su se vendre. Toujours ce résidu de timidité qui l’empêchait de frapper aux portes avec insistance. Et pourtant, la comédienne se sentait prête à tout jouer, à tout incarner, mais elle n’était jamais assez ceci ou assez cela, ou elle était toujours trop ceci ou trop cela. Aujourd’hui, à cet âge merveilleux où la vie a arraché les oripeaux des complexes, elle voudrait investir des rôles puissants, on lui reproche de ne pas avoir les cheveux blancs, ou d’avoir l’œil qui pétille. Elle a l’âge d’être une grand-mère, mais elle renvoie une image d’éternelle jeunesse, celle du cœur qui n’a pas dit son dernier mot. Blanche Raynal aimerait des rôles décalés, à contre-emploi des rôles passés qui ont marqué la rétine des réalisateurs.

Dans sa « Carte Blanche », divertissant aperçu de sa carrière aménagée pour faire rire, la comédienne franchit une étape dans la démonstration de ses talents. Elle montre qu’elle sait faire autre chose comme bouger langoureusement son corps, faire parler les silences, et provoquer aussi bien les situations comiques que les moments d’émotions. Les producteurs et les distributeurs seraient bien inspirés de faire un petit tour du côté du théâtre du Marais. Ils rencontreraient une Blanche décomplexée, libre et libérée, une comédienne qui « a mis longtemps à devenir jeune » et qui « court vers son futur », ou plutôt qui s’envole vers la lumière, comme le ballon rouge de son enfance. Cette toute nouvelle légèreté, elle l’a conquise de haute lutte. Et peut-être aussi grâce à l’amour d’une jolie colombe adoptée il y a dix-sept ans, après un tournage. Certains jours, quand sa compagne ailée vient se blottir contre sa poitrine, alors qu’elle est allongée sur son lit, Blanche capte au fond de ses yeux une lumière qui la réconforte. Ces jours-là, elle se dit que si elle avait eu un animal, enfant, elle ne serait pas tombée dans les bras de l’anorexie.

 

 

Crédit photo – S. Matteoni


« Carte Blanche »

Seul-en-scène écrit et joué par Blanche Raynal.
Mise en scène de Michèle André.
Musique de Maxime Richelme

Les mardi 20 et 27 juin à 19 heures, au Théâtre du Marais, 37 rue Volta, Paris IIIe.


 



 

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