“Bérets noirs, Bérets rouges”, Michel Zink

 

Extrait

“Il nous fallut attendre près de quinze jours. Isabelle ne vivait plus. Déjà naissait en moi l’espoir timide que M. Bruno Wolf nous avait oubliés ou qu’il avait renoncé à me faire ses confidences. Hélas, il devait seulement, j’imagine, peaufiner son style. Quand il se manifesta, ce fut par un courriel adressé à Isabelle, auquel son texte était joint en document attaché. Il maîtrisait donc le procédé. Mais pourquoi toujours Isabelle ? Et comment connaissait-il son adresse e-mail ?” (page 69)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

 

Avec son roman Bérets noirs Bérets rouges, l’auteur Michel Zink, professeur honoraire au Collège de France et élu en décembre 2017 à l’Académie française, noue son intrigue autour des temps troublés de la Libération et de la guerre l’Algérie. Par une succession de flash-back épistolaires, Bruno Wolf, un professeur parisien septuagénaire, relate ses souvenirs d’enfance à M. Chavasson, un notable sexagénaire expert-comptable qui ne comprend pas sa démarche. Il évoque ses amis d’enfance, Félix et Zoé, ses premiers émois avec Zoé, la violence sociale et politique dans laquelle ils baignaient alors. Une sorte de dialogue de sourds s’instaure pendant que la vie des deux orphelins se déroule, prenant ses racines à la Libération et s’achevant avec la guerre d’Algérie. Détenteur d’une partie de leur secret, Bruno Wolf s’entête à le restituer coûte que coûte, mais à sa manière, lente et ampoulée, faisant fi de la condescendance de son interlocuteur qui le surnomme « le petit vieux monsieur » : il attend de ce dernier le fin mot de l’histoire. Mme Chavasson, séduite par ses bonnes manières, l’y aidera.

En cours d’année scolaire, Bruno voit arriver Félix dans sa classe du Lycée du Parc, à Lyon. Il est triste et réservé, et ne cherche pas à s’intégrer. Intrigué, Bruno lui offre son amitié. Cette amitié construite pas à pas s’étend alors à Zoé, la sœur aînée de Félix, protectrice et attentionnée. Bruno pressent un drame dans leur histoire familiale, mais les deux orphelins restent discrets. Avec Félix, il n’est question que de politique et des événements en Algérie ; obnubilé, le jeune garçon évoque ses positions intransigeantes favorables à l’Algérie française. Pourtant allergique à la violence jusqu’à écœurement, les années passant, il se radicalise, pendant que sa sœur Zoé se culpabilise de lui avoir relaté les circonstances tragiques du décès de leur père. Elle avait alors deux ans, et son frère n’était encore qu’un bébé. Leur secret, que Bruno partage en partie, unit dans la douleur ces deux enfants adoptés à la Libération. Mais, à l’âge de deux ans, un souvenir peut-il être considéré comme vrai ou est-il fantasmé ? C’est ce que la fin révélera.

Avec Bérets noirs Bérets rouges, l’auteur Michel Zink tient en haleine le lecteur avec un récit qui semble ne mener nulle part. Une conversation s’installe à deux voix, avançant de concert tout en traînant des pieds. Celle de l’expert-comptable dont l’agacement exacerbé laisse à penser qu’il ne dit pas toute la vérité. Et celle du professeur à la retraite qui prend un malin plaisir à étirer ses souvenirs à l’infini. Grâce à cette radiographie d’une France des années cinquante et soixante, l’auteur ravive les blessures universelles qu’infligent les guerres et examine à la loupe l’âme meurtrie de deux enfants traumatisés par l’horreur et la violence. Il s’interroge sur les souvenirs et leur déformation, et la transmission inconsciente de leur pouvoir destructeur. Une belle réflexion sur la contamination du souvenir induit, bien amenée par une écriture fluide et intrigante.

 

Nathalie Gendreau

 

Éditions Bernard de Fallois, 25 avril 2018, 200 pages, à 18 euros.

 

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