« Anquetil tout seul », la victoire d’une équipe

 

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

« L’excellence se joue dans la solitude. » La phrase du texte de Paul Fournel, tirée du livre « Anquetil tout seul » (Éditions du Seuil/Éditions Points) résout-elle à elle seule l’énigme Anquetil ? Deux mots clés qui définissent pourtant si bien le monstre sacré du cyclisme de 1953 à 1969, le champion de la froideur et du professionnalisme, l’homme timide avec le public et exigeant avec lui, qui ne se courbait que devant le guidon. L’homme qui divisait les foules, le sportif qui ratissait les victoires. Mais dont la « passion » ne se laisse toujours pas distancer par l’oubli. Elle est toujours vive, venant talonner la roue de ce vélo qui fend l’air, avalant les heures d’efforts, de travail, d’audace, de défis, de douleurs, jusqu’au bout de lui-même, pour ressusciter au Studio Hébertot.

os9a5458Un vélo jaune au milieu de la scène. Un homme en maillot jaune sur la selle. Il est prêt, le regard fixe vers le lointain : son passé. Un passé qui ne le rattrape pas, mais qui le devance. Dans cette course à rebours que le metteur en scène Roland Guenoun a imaginé dans un décor qui s’anime sur les panneaux d’écrans, avalant les kilomètres et les souvenirs, le jeune comédien Matila Malliarakis, alias Jacques Anquetil, accomplit une prouesse sportive et une performance de jeu dans un réalisme saisissant. De temps en temps, des pauses lui sont octroyées par la lumineuse Clémentine Lebocey, qui joue sa femme Janine, celle qui a conduit sa voiture et sa carrière avec la même abnégation, et le talentueux Stéphane Olivié Bisson, le narrateur émouvant qui fait ressurgir de ce passé réinvité les voix de plusieurs personnages, comme l’éternel  adversaire Raymond Poulidor, le coéquipier André Darrigade ou l’entraîneur Raphaël Géminiani… et même l’inimitable Léon Zitrone !

Ainsi Anquetil s’impose-t-il là, devant nous, spectateurs éblouis, fascinés, emportés par les roues de la « passion Anquetil ». Nous voilà, à notre tour, intrigués par « Maître Jacques » dans le maillot duquel se glisse un autre champion, le comédien. Nul besoin d’être passionné par la Petite Reine pour venir s’émerveiller de la fluidité des coups de pédale et de l’intensité de la voix grave et pénétrante. Anquetil/Malliarakis pédale et se raconte en même temps, à un rythme soutenu, forçant l’allure et l’admiration, accélérant à mesure de la sublimation des efforts, de ce mal infligé, nécessaire et familier. Et au bout de l’épuisement, il touche ! Le cœur du public… enfin prêt à l’écouter, à comprendre le sportif et pourquoi pas à aimer l’homme au caractère affirmé, affranchi de toute chaîne, sans frein moral et qui envoyait valser les règles diététiques et les interdictions de dopage par-dessus les fossés.

os9a5483Grâce à une mise en scène audacieuse, éclairant le passé d’images d’archives, la légende revit sous les traits d’un sportif « qui avait les fesses comme une passoire » et d’un homme qui se rêvait père au point de commettre l’impensable. Il disait qu’il n’aimait pas le vélo, mais que c’était lui qui l’aimait. Et il voulait le lui faire payer. Il a réussi sur tous les tableaux, d’honneur ou pas. Il a engrangé l’argent dans sa belle propriété en Normandie. Puis il a raccroché ses médailles dont il se moquait et le vélo qu’il n’aimait pas, au clou, définitivement. Celui qui détestait rouler en troupeau se retirait de la course. Mais c’était sans compter cette course surréaliste, qui se vit comme la dernière du champion, fulgurante, aboutie, sincère. Le texte ciselé de Paul Fournel et adapté par Roland Guenoun est servi par trois comédiens incarnés, qui mouillent le maillot. La musique originale de Nicolas Jorelle participe à la distribution des frissons. La magie prend aux tripes et suspend le temps. Un contre-la-montre de 1h15 qui fait douter que l’excellence se joue seulement dans la solitude. Au Studio Hébertot, du mardi au samedi à 19 heures et le dimanche à 17 heures, l’excellence ranime la flamme d’un grand champion mal aimé ! Alors, courez-y vite, rentrez dans le peloton, car cette magie collective prendra fin le 13 novembre prochain.

Le 10 octobre, à 15 heures, rencontre avec l’auteur et les comédiens au Studio Hébertot.

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