« Aimons-nous les uns loin des autres », Denis Cherer

Extrait (page 26)
« Le gros confiné
Apprenant qu’il est confiné
Il se rue au super marché
Et commence à dévaliser
Le rayon PQ en premier
Con pressé, le gros confiné. »

« Aimons-nous les uns loin des autres », Denis Cherer

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

Un ovni littéraire s’est posé sur notre pauvre planète contaminée par un virus, certes pernicieux par définition, mais révélateur des comportements des uns désormais loin des autres. Enfin, jusqu’à nouvel ordre ! « Nous sommes en guerre ! » avons-nous entendu le 16 mars 2020, sidérés que nous étions devant l’écran, par la puissance de frappe des mots employés et de la réplique annoncée. Pendant des mois, nous allions expérimenter la signification concrète d’un terme jusqu’alors très nébuleux  : le confinement. « Aimons-nous les uns loin des autres », paru chez Area Editions, est la réplique antidéprime, farceuse, cynique et lucide, du comédien et auteur Denis Cherer. À l’heure où les pays ont été murés par la peur de la contamination, les artistes ont dû combattre l’inactivité subie et subite – leur métier ayant été classé comme non essentiel – par une formidable énergie créatrice. Denis Cherer, lui, s’est fait le chroniqueur de cette période aussi déstabilisante qu’inouïe, pour nous offrir un recueil de poèmes humoristiques et mordants sur la France confinée, et toutes les joies de l’absurde que la situation a générées par rafales. Aidé en cela par les illustrations du dessinateur Elan Cherer, son neveu, qui fait de la dérision caricaturale son trait majeur et incisif.

Pour approfondir

Avec « Aimons-nous les uns loin des autres », nous sommes loin du thème de la pièce de théâtre « Les nœuds au mouchoir » que Denis Cherer a écrite et jouée avec son frère Pierre-Jean et Anémone. Quoi que… L’auteur avait choisi la drôlerie pour évoquer avec pudeur la maladie d’Alzheimer. Aujourd’hui, il aiguise sa plume à la fantaisie un poil acerbe et piquante pour dépeindre des tableaux de vie que nous avons tous plus ou moins vécus pendant cette période de confinement. Avec plus ou moins de bonheur, comme le poème « Temps bourrin » illustrant ce temps stressant, parce que filant trop vite, qui, soudain, se voit ralenti d’un coup de baguette présidentielle. Ce fut aussi salutaire que providentiel, car le temps de vivre était à la portée de tous. Sauf que le temps à force de s’étirer frise l’immobilisme, voire est menacé d’enlisement… au point de redemander à cor et à cri le retour du temps bourrin.

Les trente thèmes choisis par l’auteur parlent à soi et invitent à la réflexion à l’aune de notre propre vécu de la crise. Chacun peut se reconnaître  : la jeune fille dans « La chambre de bonne » exiguë dans laquelle elle et ses kilos pris se morfondent ; les échangistes ou les galants dont les « Gestes barrières » calment l’ardeur ou les amants qui s’aiment par internet interposé ; les blouses blanches qui sont applaudies dans « Pâques au balcon » ; ces chers « Voisins » qui se pressent au rang de citoyen modèle en dénonçant les entorses aux règles sanitaires ; ou encore le « Docteur Jessaitou » qui court les médias pour dire tout et son contraire. Ah, on s’en souviendra de cette étrange période qui a engendré d’aussi étranges réactions et comportements ! Si on devait l’oublier, ce petit livre illustré de Denis Cherer et d’Elan Cherer restera dans les annales comme un oculus ouvert sur cette liberté d’expression chérie, une saine échappatoire qui fait un peu mieux passer la pilule… ou le vaccin contre ce temps confiné et télétravaillé.

Nathalie Gendreau

Area Éditions, 1er mars 2021, 80 pages, à 16 euros. Illustrations Elan Cherer.

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