« Place aux immortels », Patrice Quélard (Plon)

Extrait (page 31)
« Testard ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un dossier que Cognard reconnut immédiatement comme étant son propre dossier militaire. Sans gêne, il l’ouvrit et commença à le parcourir en silence.
Le plus grave n’était pas qu’il se mettait à lire son dossier maintenant alors qu’il avait dû le recevoir depuis plusieurs jours, ce qui était déjà en soit une preuve de mépris. Encore un pour lequel la gendarmerie prévôtale était une priorité, ça crevait les yeux ! Non, le plus grave, c’était qu’il ne s’en cachait même pas, et qu’il n’en éprouvait donc pas la moindre honte. Enfin, à bien y réfléchir, il y avait encore plus grave : si Testard n’avait pas lu son dossier, cela voulait dire qu’il n’était pas encore au courant de ses casseroles. Le dédain qu’il lui avait servi jusqu’alors n’était donc pas la conséquence de ses écarts, mais seulement celui qu’il réservait à la gendarmerie en général. »

« Place aux immortels », Patrice Quélard

Avis de PrestaPlume « Coup de cœur »

Dans l’univers des prix littéraires vient de naître le Prix du roman de la Gendarmerie nationale qui couronne un roman dans lequel le métier de gendarme occupe une place prépondérante. Pour sa première édition en 2021, le jury a été bien inspiré de récompenser « Place aux immortels », de Patrice Quélard, enseignant et directeur d’une école maternelle. Le récit est aussi passionnant qu’instructif. Aussi divertissant qu’édifiant. Au dialogue alliant délicatesse et humour caustique. L’ennui y est aboli au profit d’un intérêt constant, que la minutie historique n’atténue pas. Bien au contraire. Aspect mal connu, car peu traité, l’auteur nous donne à connaître le fonctionnement de la gendarmerie prévôtale(*) pendant la Première Guerre mondiale et sa place logistique dans le conflit. Haïe des soldats et des officiers, parce que considérée comme des planqués, elle rencontrera bien des difficultés dans l’exercice de ses fonctions courantes entre faire respecter le couvre-feu, rattraper les déserteurs pour les ramener au front, appliquer toutes les directives du gouvernement quasi quotidiennes… jusqu’à prévoir les fosses d’aisance des troupes (et parfois les récurer eux-mêmes). Alors, élucider un crime maquillé en suicide ! Il fallait bien la détermination d’un Breton pour aller à l’encontre des ordres et la rigidité d’une hiérarchie. Léon Cognard entend résoudre l’affaire, quoi qu’il en coûte. En sus des bombes allemandes, il affrontera bien d’autres ennemis de la vérité pour démasquer les coupables. Mais que vaut la vérité d’une mort face à l’hécatombe dans les tranchées ? L’impunité est-elle pour autant acceptable ?

Résumé

Au printemps 1915, Léon Cognard, lieutenant de gendarmerie bénéficie d’une promotion par appel d’air. Il reçoit le commandement de la prévôté de la 22e division d’infanterie, située sur le front de Picardie, à Albert. Ce globe-trotter, à l’honneur irréductible, résolument célibataire, libre penseur aux visions modernes, n’est pas homme à renoncer à ses valeurs, que ce soit par faiblesse ou sur ordre. À peine arrivé juché sur sa belle Rossinante, comme il aime à appeler sa monture quelque peu récalcitrante et imprévisible, ce Don Quichotte du XXe siècle désarçonnera ses hommes avant de s’en faire respecter avec ses méthodes peu orthodoxes — un mélange savant de rigueur et de compréhension —, fondées sur la psychologie. Un commandement révolutionnaire pour l’époque ! Chargé de la police judiciaire militaire auprès des forces armées, il ne peut fermer les yeux devant le prétendu suicide d’un soldat. Usant des méthodes d’investigation modernes pour l’époque, il en conclut rapidement à l’assassinat. Loin d’avoir l’appui de sa hiérarchie, il est prié de lâcher l’affaire et de se cantonner aux tâches essentielles, ordre inconcevable pour ce Breton à la droiture inflexible. Il mettra toute son énergie et ses compétences au service de la vérité, qui bientôt lui fera payer chèrement son obstination.

Pour approfondir

D’une facture sobre et lumineuse à la fois, ce roman est un petit bijou d’humanité. La plume est nerveuse, précise, documentée, émouvante et drôle. Le verbe est soigné, prenant toute sa juste place, sans fioritures émotionnelles tapageuses qui affadiraient le récit. L’histoire y gagne en grandeur et ses personnages en sincérité. L’esprit de corps et la camaraderie sont un fil d’Ariane qui ne laisse personne sur le chemin. Chaque personnage est traité en toute lucidité et honnêteté. Il n’y a ni super héros ni anti-héros sans aspérité. Le quotidien meurtrier décape le vernis de la civilisation laissant émerger l’âme dans toute sa complexité, à la fois effrayante et rédemptrice. La question de la vérité se pose crûment, au plus fort de l’horreur. L’assassinat est-il tolérable, voire légal, dans certaines circonstances exceptionnelles ? L’intérêt de la France peut-il primer sur la justice d’un des siens. La chair humaine — d’un soldat qui plus est — compte-t-elle donc pour si peu ? Qui peut répondre ? L’avenir, à n’en pas douter. C’est un thème philosophique qui taraude l’esprit bien après le dénouement pragmatique de l’histoire.

(*) Formation de la Gendarmerie nationale française dont la mission principale est la police judiciaire militaire auprès des Forces armées françaises.

Nathalie Gendreau

Éditions Plon, 18 mars 2021, 384 pages, à 13 euros.

2 réflexions au sujet de “« Place aux immortels », Patrice Quélard (Plon)”

  1. Toute action qui éclaire la gendarmerie est à saluer en ces temps incertains et ce Prix est donc le bienvenu. Il semble qu’à ces qualités fondatrices le roman de Patrice Quélard ajoute une intrigue policière qui, semble t-il, ravira les amateurs du genre. De plus il nous fait découvrir le fonctionnement de la « gendarmerie prévôtale », spécialité moins connue que les gendarmes de Saint Tropez. Enfin, le style de l’auteur a retenu l’attention de Nathalie Gendreau ce qui est déjà le gage d’un plaisir de lecture assuré.

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