« Léa et ses sœurs », Nathalie Gendreau

 

 

Résumé

Ce 25 décembre 2005 a réuni Léa, Judic et Annie Cohen. L’émotion est palpable entre les trois femmes, trois sœurs que le vent de l’histoire avait séparées. Vivre ces retrouvailles est un cadeau inespéré. Pour répondre aux questions d’Annie, Léa revient sur ces soixante années où elle a vécu comme amputée d’une partie d’elle-même. La famille Cohen, déjà éprouvée par la mésintelligence du ménage, est définitivement brisée par la guerre. À la Libération, Judic et Léa ne retrouvent qu’une grand-tante, employée au Cirque d’Hiver Bouglione. Dès lors, Léa entame une carrière de trapéziste. L’histoire des sœurs Cohen est incroyable, d’un romanesque à couper le souffle que seule la réalité peut encore nous apporter.

 

 

Quelle est la genèse de ce projet d’écriture ?

Je venais de signer un contrat aux éditions Jean-Claude Gawsewitch pour « Ainsi fut fait », une biographie romancée. L’éditeur avait apprécié la construction de ce récit de vie, où j’avais mêlé fiction et réalité au travers d’un échange de lettres. Il m’a proposé d’écrire l’incroyable histoire de Léa. Avant d’accepter, je devais la rencontrer. Nous devions nous plaire pour cheminer ensemble dans ses souvenirs et son intimité. Je la revois, assise sur une chaise, telle une enfant attendant sagement. Elle incarnait la fragilité et l’innocence. Nous nous sommes souri, un sourire qui a scellé notre future amitié.

 

Quelle est la personnalité de Léa ?

Dès nos premiers entretiens, j’ai été fascinée par le personnage. Derrière la façade de la petite fille sage couvait un feu ardent. Elle était volubile, avec un langage imagé, direct, parfois cru. Elle n’avait aucune indulgence pour elle-même. Elle acceptait d’explorer toutes ses facettes, même les plus sombres. Elle s’est livrée à moi, confiante, entière… et riait de ses multiples mésaventures, qui ont souvent failli mal se terminer. Mais elle emportait tous les cœurs avec sa gentillesse et sa naïveté. Elle était persuadée d’avoir une bonne étoile… celle de son père gazé à Auschwitz.

 

Quelle a été sa vie ?

Pendant l’Occupation, Judic et Léa sont ballottées d’orphelinats en maisons d’accueil. Dans l’une d’entre elles, elles connaissent les pires souffrances physiques, l’humiliation et la haine. Léa est le souffre-douleur d’une femme rustre, méchante et violente. Ce Thénardier en jupon noir, veuve de guerre, gardait trois enfants juifs : Judic, Léa et Joseph Weismann, le petit garçon qui s’est enfui de Beaune-la-Rolande, et dont son histoire a fait l’objet d’un film « La Rafle ». Toutes les tâches ingrates sont pour les trois enfants. Malhabile, Léa est souvent punie. Un jour, la Thénardier l’oblige sous la menace de faire dix fois le signe de croix avec sa langue sur le sol de terre battue. Elle s’est exécutée avec la ferveur d’une nouvelle convertie. Pour elle, ce n’était pas une punition, mais une épreuve de Jésus pour tester sa foi chrétienne. Peut-être qu’après, Jésus accepterait de faire revenir son père auprès d’elle ?

Mais Léa pleure chaque jour ce père qu’elle imagine héros, en Amérique. L’Amérique était le symbole de la liberté pour les trois enfants. Joseph et Judic imaginent leur fuite, cachés dans un tonneau qui flotterait jusque de l’autre côté de l’Atlantique. Mais Léa n’est pas prévue parmi les passagers. Le sentiment d’abandon et d’insécurité se cristallise en elle à ce moment-là. Elle est terrifiée d’être de nouveau abandonnée, et par cette sœur qu’elle vénère comme un Dieu… Elle est sa seule famille. C’est elle qui l’empêche de basculer dans un monde dont on ne revient pas.

 

Pourquoi est-elle devenue artiste de cirque ?

C’est pour combler son manque d’amour et d’attention que Léa s’est tournée vers la piste aux étoiles. Elle a trouvé dans le cirque ce qui lui manquait tant : paillettes et solidarité. Elle s’y est reconstituée une famille et un monde à elle fait de danses, de voltiges et de parades dans des tenues de princesse. Elle était heureuse, elle était totalement prise en charge ; elle se sentait enfin protégée. Elle n’était jamais seule, sa hantise. Quand elle entrait en piste, elle n’était plus la même, ses complexes s’évanouissaient. Elle se nourrissait des applaudissements. Elle s’accrochait à son trapèze comme aux restes de l’innocence que la guerre lui avait arrachée.

C’est cette part d’enfant qu’elle a su préserver qui a volé la vedette à l’adulte qu’elle aurait dû être. Elle était dirigée par ses émotions, ces coups de cœur, son inconséquence, son besoin de parcourir le monde. Sans le savoir vraiment, elle était toujours en quête de cette sœur « Annie », dont sa sœur Judic lui répétait qu’elle n’était que le fruit de son imagination.

 

Comment ai-je construit sa biographie ?

J’ai commencé par des entretiens quotidiens, puis des recherches sur les lieux que Léa a fréquentés, notamment le plus grand cirque du monde (Ringling & Barnum) pour coiffer sa vie d’un chapiteau rouge, seul endroit où elle se sentait en sécurité.

J’ai construit le livre comme un scénario. Je raconte le trajet en train (Paris/Chartres) qui doit la conduire à sa soeur Annie. Je ponctue ce voyage de flash-back qui la ramènent à un autre voyage qu’elle a fait à cinq ans. Sa première déchirure… A partir de cet épisode de sa petite enfance, elle remonte le temps, de déchirure en séparation et de séparation en abandon. C’est le prétexte à se remémorer sa vie. À la fin de son récit, elle arrive à la gare de Chartres. Le présent n’a jamais été aussi intense, même quand elle voltigeait. Ses retrouvailles avec Annie auront été le « clou du spectacle » de sa vie.

Les yeux brouillés de larmes au moment des étreintes, Léa a une pensée pour sa mère qui lui a dit avant de la quitter : « N’oublie jamais que tu as une sœur. Elle s’appelle Annie. » Sa mère pouvait être fière de sa fille, Léa a toujours refusé de croire qu’Annie n’avait été qu’une réponse désespérée à une enfance brutalisée.

Éd. JC Gawsewitch, mars 2006, 288 pages, 21€.

 

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