“Volpi, Prince de la Venise moderne”, Bernard Poulet

 

Extrait

“Dès 1922, le fascisme botté impose son ordre moral dans la péninsule. Venise confirme son exceptionnalité en se lançant dans le tourbillon des plaisirs et des raffinements. C’est le retour des salons où l’on cause et l’on se fait voir. Ceux des belles aristocrates sont courus aussi bien par les Vénitiens que par les snobs de la terre entière. Nerina Volpi, épouse de Giuseppe, tient l’un des plus fastueux. Certains jours, les invités se pressent par centaines dans les salons du palais de San Beneto, servis par des dizaines de laquais vêtus de costumes d’apparat ou déguisés avec des habits de nobles tripolitains, hommage aux heures de gloire militaire du maître des lieux, et à l’impérialisme du régime.” (128)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

« Volpi, Prince de la Venise moderne », de Bernard Poulet, est un essai instructif et éloquent qui relate la biographie de l’industriel et politicien Giuseppe Volpi au temps du fascisme italien, mais aussi son combat passionné et passionnant pour redonner à Venise toute sa grandeur passée. Le journaliste s’emploie avec méthode à percer le « mystère Volpi », comme l’évoque dans sa préface Jean-Paul Kauffmann. C’est un homme de paradoxes qui navigue dans les eaux troubles d’un fascisme économique. L’auteur fait marcher, en parallèle et d’un même pas, Giuseppe Volpi et Venise comme deux inséparables. Il met en lumière les efforts constants de l’industriel pour faire immerger de la lagune la « Troisième Venise » qui s’intercalerait entre ceux qui la conjuguent au passé figé et ceux qui l’imaginent au futur dévastateur. Volpi et Venise, même destinée d’une flamboyance qui finira par déchoir. Le premier pour ne pas avoir eu le temps de se disculper, la seconde pour avoir été abandonnée aux mains d’un capitalisme effréné.

Giuseppe Volpi est vénitien de naissance, issu d’un père ingénieur qui lui transmet son amour de la cité des Doges et le regret de son immobilisme qui l’enlise dans l’oubli depuis que Napoléon l’a humiliée. Parti de presque rien, le jeune Volpi connaît une ascension vertigineuse. Homme d’affaires audacieux, il commence à faire fortune avec la Régie de tabacs de Monténégro qu’il crée dans les Balkans en 1903, puis il fonde la Société Adriatique d’électricité (SADE) en 1905. Il se distingue comme diplomate, notamment en renégociant les dettes de l’Italie contractées pendant la guerre 14-18, qu’il parvient à effacer presque totalement entre 1925-1926. Il devient gouverneur de la Tripolitaine (1922-1925) et comte de Misurata, titre octroyé par le roi Victor-Emmanuel III, puis ministre des Finances de 1925 jusqu’à sa démission en 1928. Son vœu le plus cher est de propulser Venise dans l’ère du modernisme et lui faire retrouver son faste d’antan. Il lance alors l’aventure polémique du pont routier qui reliera l’île au continent au grand dam de ses opposants, puis du port industriel de Marghera (1917), et imagine le premier Festival international de cinéma (la Mostra, 1932) alors qu’il est président de la Biennale. Ce mécène et protecteur des arts qui aura autant de pouvoir qu’un Doge, mais un doge « à la chemise noire » dira la calomnie par métaphore fasciste, aura l’insigne honneur de reposer dans la Basilique des Frari à Venise, grâce aux actions de sa dernière épouse qui obtint l’accord du pape Jean XXIII.

L’essayiste Bernard Poulet parcourt les canaux de Venise depuis plus de vingt ans en homme épris, à tel point qu’il en est devenu un citoyen. Lui-même amoureux de ce chef-d’œuvre en péril, il vient, documents et témoignages à l’appui, ressusciter un compatriote de cœur oublié, un emblématique méconnu, plus complexe que ce qu’en laissent supposer les apparences, et qui se verra rejeté par les héritiers de l’Histoire commune. Le journaliste s’est attaché à décrypter l’industriel et le politicien dans un monde à la dérive, en recherche d’idéaux, mais aussi l’homme amoureux qui aura tenté de sauver des eaux mornes la Sérénissime qu’une industrie touristique a sitôt fait d’engloutir à jamais. Grâce à une incursion par thèmes, l’auteur nous replonge dans toute la première moitié du XXe siècle qui a vu la conquête de colonies, la montée du fascisme et du pouvoir de Mussolini, le rapprochement avec l’Allemagne, l’entrée en guerre, la renaissance d’une cité écartelée par les conservateurs et les futuristes. Un ouvrage tout en résonance avec les grands prix littéraires qui récompensent cette année la mémoire de ces temps-là, troubles et terribles.

Nathalie Gendreau

Éditions Michel de Maule, avril 2017, 216 pages, à 20 euros.


Le Comité municipal d’animation culturelle du 1er vous propose de rencontrer l’auteur Bernard Poulet à la mairie du 1er, le 7 décembre prochain, à 18 heures, lors d’une conférence animée par Nathalie Gendreau. Lien pour l’invitation.


 

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1 commentaire sur ““Volpi, Prince de la Venise moderne”, Bernard Poulet

  1. Le livre de Bernard Poulet est plus qu’intéressant. En spécialiste de Venise depuis 25 ans (Ecrivain et Photographe), j’affirme qu’il s’agit là d’un document primordial : il permet de connaitre et de comprendre la période vénitienne particulière de l’entre les deux guerres, le fascisme à la vénitienne sur place au contenu et à l’atmosphère différents de l’Italie. L’auteur montre combien règne sur le lieu, à chaque époque, un esprit propulsant Venise vers – une grandeur inscrite en elle -, espérons pour toujours malgré les immenses problèmes d’une ville fragile posée sur l’eau, sur une lagune, depuis le 5e siècle. Une ville encore superbe, pourtant bien moins que dans les siècles passés, ayant perdu ses façades peintes ou mosaïquées (sauf une) le long du Grand Canal. Encore superbe et envoutante, surtout pour les artistes et les écrivains : ils savent trouver son authenticité encore de nos jours, loin des flux mondiaux stupides du dieu-fric. Les archétypes enregistrés se transmettant à travers le générations, les artistes et les gens de l’esthétique, sauraient-ils, voir, sans le savoir vraiment, la Venise ancestrale et son décor perdu, enregistré tel un héritage spirituel ? Lieu où le réel se mélange au mythique, évident et persistant. Un nouveau mystère du lieu pourtant : qui laisse agir un dieu sans repère au mental trop divagant, travaillant contre beauté et histoire prestigieuse, contre LE bijou du Monde … réalisé siècles après siècles ? Planent encore, et pour toujours, la présence de génies ayant su la façonner, ciseler son architecture, remplir ses palais et ses églises de décors peints gigantesques pour nous obliger à marcher sur leurs sols, tels des patchworks de marbre aux mille couleurs ? Un dieu, oubliant de protéger une splendeur unique … Mais Dieu veille sur elle et la superbe des siècles sera éternelle. Fiorella GIOVANNI, Ecrivain et Photographe internationale depuis 1993, Spécialiste de Venise et Paris historiques. Uniquement donations en instituts et musées à travers le monde. giovanni-fiorella@orange.fr

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