« La langue oubliée de Dieu », Saïd Ghazal

CHRONIQUE
Il est des livres qui tonitruent dans la tête sans discontinuer. Même après le mot fin. Au point de vouloir en rependre la lecture pour s’immoler encore, cette fois-ci volontairement, en toute connaissance de cause. Après avoir apprivoisé le style, quel plaisir de se laisser porter, page après page, vers cette douce mort de l’essence des mots ! « La langue oubliée de Dieu » fait partie des livres à part, un ovni littéraire qui vient repousser les frontières des mots. L’auteur Saïd Ghazal leur étrille la peau, les éventre, les dépèce, les étire au rouleau compresseur pour ensuite les faire siens, vierges de sens. Il leur offre une nouvelle vie sous sa plume poétiquement réaliste, qu’il trempe à l’encrier de sa mémoire ensanglantée. L’auteur a mal à ses ancêtres syriaques, chassés par les massacres des Turcs et exilés au Liban. Son travail de mémoire, telle une psychothérapie, se colore de la fiction pour s’extraire d’une éventuelle pudeur censoriale. Entre ses doigts patients, l’indicible douleur se débarricade du silence pour s’épancher dans le réconfort d’un confessionnal saturé de mots absous.

« Mascarades », pour vaincre la solitude !

THÉÂTRE & CO
La pièce « Mascarades », qui se joue au théâtre Galabru, se distingue par les thèmes abordés, réalistes et toujours d’actualité : la vieillesse solitaire et le poids du mensonge dans une existence. Sur ce sujet ambitieux et lourd de sens, l’écriture ciselée et enlevée de la jeune Marina Gauthier, attisant le froid et le chaud, frappe par sa maturité. Performance à relever, « Mascarades » étant sa première pièce ! Le cadencement entre comédie et drame, qui alterne rires et émotions, ajoute à la puissance du propos narratif. Si l’humour grinçant domine dans ce huis clos intense, venant atténuer les répliques corrosives, la légèreté de la jeunesse et sa joie invasive soufflent sur la scène un vent d’espérance en l’âme humaine. La confrontation passé/présent de deux anciennes amies (Roselyne Geslot et Lydie Rigaud) est explosive et touchante. Et laisse le public pantois devant l’enchaînement des répliques qui se précipitent, inéluctablement, vers le drame final… Quoique !

« Les Harmoniques », Gérald Tenenbaum

CHRONIQUE
Avec « Les harmoniques » (éd. l’Aube), l’auteur et mathématicien Gérald Tenenbaum transporte la rêverie dans un voyage immobile qui enjambe les années et les lieux au gré des rencontres de deux couples d’amis qui vont et viennent dans le récit au rythme d’un océan soumis au flux et au reflux du hasard. Keïla, Belen, Pierre et Samuel forment un carré de personnages touchants qui interagissent en miroir, s’additionnant et se divisant par le jeu du destin. S’invite également dans l’équation une belle inconnue, l’amour. Un amour si éperdu que « la texture du temps s’en trouve incurvée ». Un pur amour que l’histoire d’un pays va s’ingénier à dissoudre dans un temps figé, dont la texture va s’en trouver rectifiée à jamais. Tant qu’un drame familial ne trouve pas sa résolution, c’est tout le pouvoir d’attraction de l’amour qui est annihilé.

« L’aigle à deux têtes », l’essor des cœurs mêlés

THÉÂTRE & CO
« L’aigle à deux têtes » est un drame historico-fantastique de Jean Cocteau qui a été joué pour la première fois au théâtre en 1946. Touché par la volonté farouche des personnages à rester maîtres de leur destin, le metteur en scène Issame Chayle, assisté d’Aurélie Augier, propose un nouvel écho passionné à cette pièce peu connue qui rend hommage à un texte nerveux et lyrique. Pour cette œuvre inspirée des drames de la maison d’Autriche de la fin du XIXe siècle, le théâtre du Ranelagh était l’écrin idéal. Les magnifiques boiseries se prêtent aux envolées tragiques, et les lourdes tentures rouge sang au drame qui se tisse avec le fil du souvenir d’un fantôme. Delphine Depardieu et Alexis Moncorgé y campent une reine « anarchiste » grave et mystérieuse et un anarchiste « royal » vibrant de haine et d’amour. Des acteurs superbes qui sont portés par leurs personnages au tempérament vif qui se confrontent, s’aiment, se manipulent pour une fin délibérée… hors d’une destinée tracée.

« Mythologie et philosophie – Le sens des grands mythes grecs », Luc Ferry

CHRONIQUE
« La première conviction du crétin, c’est qu’il est intelligent : pourquoi chercherait-il la sagesse ? » (page 481), souligne non sans humour Luc Ferry, le philosophe auteur de « Mythologie et philosophie – Le sens des grands mythes grecs », paru chez Plon. Aussi est-il légitime de s’interroger soi-même : suis-je un crétin ou un philosophe ? La gageure est de taille ! L’audace du lecteur qui ouvre cet ouvrage de 575 pages pour s’y plonger corps et âme peut-elle être une piste pour le déterminer ? Quoi qu’il en soit, s’il ose, c’est une marche à rebours qu’il entreprend, car ce livre réveille les merveilles rêvées de l’enfance et le propulse dans une réalité d’adulte enfin décryptée et qui peut s’appliquer à soi, au quotidien. Le doigt dans l’engrenage des mythes fait tourner les pages sans plus se poser de questions existentielles sur ce temps chronophage qui nous manque tant pour approfondir le temps présent. En vérité, « être dans l’amour du présent, c’est-à-dire la réalité du présent ».

« Ça déménage ! », entre mesure et démesure…

THÉÂTRE & CO
Depuis le 3 février dernier, Ça déménage à la Folie Théâtre, à Paris, plutôt deux fois qu’une ! Quatre jeunes comédiens (Alexandra Feignez/Jessica, Karine Malleret/Juliette, Guillaume Marien/Pedro et Antoine Rabault/Ludo), bien rodés au jeu de l’improvisation, se déchaînent sur les planches pour cette reprise, incarnant avec véhémence et un soupçon de démesure le texte de Ludovic Gutierrez. Au mot près ? Que nenni, ce serait trop simple. Un baiser volé, subrepticement, et avec un rien de malice, laisse supposer que ce quatuor survolté s’amuse à corser une mise en scène (orchestré par l’auteur) renversante en intensité physique et vocale.

« Maria Deraismes », Fabienne Leloup

CHRONIQUE
Voici un personnage de biographie qui vaut le détour ! Il s’agit de Maria Deraismes (1828-1894), une féministe journaliste qui fonda en 1893, avec George Martin, la loge du « Droit humain » qui accueillait indifféremment hommes et femmes. Cette femme de caractère, grande lettrée et infatigable travailleuse malgré une maladie incurable alors méconnue (la maladie de Cronh), est tirée de l’ombre dans une biographie romancée, grâce à Fabienne Leloup, agrégée de lettres, professeur de français et écrivain. Cette femme érudite du XXIe siècle, qui se plaît dans les domaines « marginaux » du savoir, ne pouvait que se passionner pour le parcours franc-maçonnique de Maria Deraismes et réparer l’injustice de l’oubli. « Maria Deraismes, Riche, féministe et franc-maçonne » (éditions Michel de Maule) est un bel hommage littéraire qui plonge le lecteur dans une époque où la place naturelle de la femme n’était pas dans les cénacles politiques ou à la tribune en maître de conférences.

« Ben Hur, la parodie », liker et mourir de rire !

THÉÂTRE & CO
Un titre de spectacle intrigant, s’il en est. Qui aura vu Ben Hur dans son enfance s’interroge sur la course de chars mythique qui l’a marqué à vie. Comment faire entrer sur la scène du Théâtre de Dix heures un stade bondé et ses fringants chevaux en donnant la même impression de puissance que dans le film de 1960 ? C’était sans compter le talent des auteurs Hugues Duquesne et Olivier Mag et du metteur en scène Luc Sonzogni. Trois heures trente ramassées en soixante minutes de folie joyeuse, d’énergie tendue, de répliques drôles et fines, de références détournées de l’actualité, de surprises aussi qui donnent une grande envie de revoir l’orignal… ne serait-ce que pour vérifier que tout y est ? Eh bien, après un bain de jouvence avec Charlton Heston, figurez-vous que tout y est ! Le tour de force est complet ! Je « like » !

Owen, l’enfant autiste devenu le héros de sa vie animée

ÉVÉNEMENT/ACTU
Lundi 30 janvier dernier, à Paris, le Théâtre de l’Atelier, par essence réceptacle privilégié d’émotions, a ouvert grand ses portes à la cause de l’autisme. C’était une première pour ce théâtre qui offrait une Générale « livresque » pour le lancement en France de « La vie animée » (éditions Saint-Simon), un puissant et touchant témoignage de Ron Suskind, journaliste réputé (lauréat du prix Pulitzer) et écrivain américain. L’auteur y relate le combat de sa famille dont la vie a été irrémédiablement bouleversée par l’autisme régressif du cadet, Owen, âgé de trois ans, en 1993. Afin d’élargir le débat sur la diversité de l’autisme, la comédienne Sandrine Bonnaire a évoqué sa sœur, Sabine, qui vit depuis 48 ans avec le syndrome d’Asperger. Était aussi conviée Myriam Perrin, psychanalyste à Rennes, qui promeut en France la méthode que Ron Suskind et son épouse Cornelia ont développé avec une réussite exemplaire et inattendue, la « thérapie par affinité », c’est-à-dire une approche fondée sur les passions des autistes. Elle a ainsi organisé le premier colloque international sur le sujet à l’université de Rennes 2, en 2015.

« Edmond », où comment Rostand donne vie à Cyrano

THÉÂTRE & CO
Voilà, c’est fait ! L’appréciation « Inclassable » est entérinée avec « Edmond ». La pièce écrite et mise en scène par Alexis Michalik au Théâtre du Palais-Royal propose un scénario subtil et joyeux qui s’insère avec bonheur dans l’œuvre d’Edmond Rostand. Quelle merveilleuse idée de nous raconter les événements (réels et fantasmés) qui ont présidé à l’acte de naissance de Cyrano de Bergerac ! Pourtant, il est bien périlleux de réunir une œuvre et son auteur, surtout quand il s’agit d’un texte aussi puissant et joué jusqu’à la corde sans l’user. Alexis Michalik relève le défi avec classe en revêtant Cyrano d’une aura originale et en donnant de la chair à Rostand, alors jeune poète inconnu de 29 ans, moqué par ses pairs, qui passe de l’ombre impécunieuse à la lumière argentée à l’issue de la première triomphale de son Cyrano de Bergerac en décembre 1897. Avec « Edmond », c’est l’assurance de passer deux heures inouïes qui bercent nos émotions au rythme du vertige et de l’exultation, et les poussent du rire aux larmes.

« Révolution, 100 ans d’Octobre rouge », rétrospective d’un monde disparu

ACTUALITÉ
En ce 12 janvier 2017, veille de l’ancien Nouvel An russe et année du centenaire de la Révolution d’Octobre, les éditions Macha Publishing ont organisé un événement festif à la librairie Flammarion du Centre Pompidou autour de son ouvrage richement illustré consacré à l’histoire culturelle de l’URSS, Révolution 100 ans d’Octobre rouge. Lors de cette soirée, l’auteure Catherine Bertho-Lavenir a passionné son auditoire en relatant la genèse du projet, sa démarche en tant qu’historienne, les difficultés qu’elle a eu à faire face et ses réflexions qui ont surgi au fur et à mesure de ses investigations « J’ai cherché les grandes références que partageaient les habitants de ce monde disparu », résume-t-elle, encore imprégnée de ce travail exaltant.

Film : « Le Roi de Cœur », l’atout maître de Philippe de Broca

ACTUALITÉ
Après un échec sévère à sa sortie en salle en 1966, Le Roi de Cœur rebat les cartes du destin un peu plus de cinquante ans après. Le mercredi 25 janvier 2017, ce film pacifiste de Philippe de Broca repart à la conquête du public avec une programmation dans vingt-deux salles en France, pendant un mois, dans sa version restaurée en 4k par le chef opérateur du film, Pierre Lhomme. Il sera disponible dès la veille en DVD HD et Blu-Ray, chez L’Atelier d’images, qui inclue des bonus inédits. Magnifiquement remasterisé, aidé en cela par le Centre national cinématographique, Le Roi de Cœur est donc fin prêt à diffuser son message de paix auprès d’un public qui l’avait boudé à l’époque, alors qu’il recelait la philosophie et toute la personnalité du cinéaste. Pour Alexandra de Broca, sa veuve et gestionnaire de ses droits, il était donc important d’en récupérer les droits qui appartenaient curieusement à la MGM. C’est après de longues et âpres discussions qu’elle a réussi à leur racheter ce film oublié dans les cartons. « C’est son testament, le livre qu’il n’a pas écrit », précise Alexandra de Broca, à la fois émue et heureuse, espérant que cette renaissance sera synonyme de reconnaissance.

« Lucrèce n’est pas une femme », Pascal Aquien

CHRONIQUE
« Lucrèce n’est pas une femme », de Pascal Aquien, paru à la jeune maison d’éditions les indés, est une biographie consacrée à un homme qui se sentait femme. Évoluant dans les cabarets comme artiste travesti, André se prénommait Lucrèce. Un prénom qu’il revêtait « naturellement » à la scène comme à la ville, et qu’il conserve encore précieusement aujourd’hui, alors âgé de 86 ans. Pour mettre en lumière cette vie de strass et de condition de transgenre assumée, aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant que « femme manquée », l’auteur a opté pour un récit construit par mots clés qui découpent la vie de Lucrèce en pièces de puzzle, invitant ainsi le lecteur à la reconstituer. Ce glossaire alphabétique et thématique, à la manière du « dictionnaire amoureux », est un astucieux procédé… si le lecteur décide de picorer les mots-clés au gré de sa curiosité. En linéaire, la lecture perd en fluidité.

« Légende d’une vie », où la tyrannie du secret

THÉÂTRE & CO
La jeune compagnie Étincelle, fondée par Caroline Rainette en 2012 puise des textes forts dans l’œuvre d’auteurs incontournables. Stefan Zweig en est une magnifique illustration. Traduite et adaptée par Caroline Rainette, la pièce « Légende d’une vie » plonge le spectateur ravi dans la « sempiternelle » question du père et le besoin viscéral de le tuer symboliquement pour enfin respirer son propre air. Un thème puissant et une interprétation passionnée pour une pièce éligible aux Petits Molières 2017 qui se joue au Théo Théâtre jusqu’au 17 février.

« Le voleur de brosses à dents », Églantine Éméyé

CHRONIQUE
Tendresse et force émaillent le touchant récit d’Églantine Éméyé dans son livre « Le voleur de brosses à dents », qui est paru aux éditions J’ai lu. La journaliste et animatrice est aussi mère. Deux beaux garçons, dont le cadet, Samy, ne grandissait pas comme Marco, l’aîné. Une différence qui inquiétait la maman, mais que les médecins ne percevaient pas. Tout était normal, selon eux. Bien sûr, une maman, ça s’inquiète toujours ! Il leur a fallu son insistance et du temps pour détecter que Samy avait été victime d’un AVC alors qu’il n’était encore que bébé. Fait rarissime, mais possible. Ce récit est un témoignage vibrant d’une maman surmontant au jour le jour toutes les difficultés pour offrir un confort de vie acceptable à son fils devenu autiste, épileptique et polyhandicapé. Un témoignage qui ne laisse pas insensible.

« Enfin vieille ! », la revanche du talent

THÉÂTRE & CO
Quelle jubilation et quelle générosité ! Le One Woman Show de Laura Elko, « Enfin vieille ! », raconte une histoire drôle et sensible sur l’itinéraire d’un destin contrarié par le temps qui se défile. L’écriture intelligente sur le jeunisme et la peur de toute une génération de se voir rattrapée par la suivante se nourrit d’une bonne dose d’autodérision. L’interprétation juste et intense des multiples personnages relève de l’exploit physique. L’humoriste ne se contente pas d’être désopilante à nous faire vieillir prématurément, elle use et abuse avec délice de ses différents talents qui sont autant de flèches qu’elle décoche avec un plaisir non feint. Elle alterne avec une aisance déconcertante aussi bien les airs d’opéra que la variété française. Bien évidemment, comme tout artiste qui se respecte, elle danse et sait jouer de plusieurs instruments, mais, art plus rare, elle nous livre un numéro de ventriloquie à couper le souffle !