Emmanuel Buriez, le réalisateur d’une vie réenchantée

 

PORTRAIT PASSION 

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Avec autant de films que de vies à son actif, le réalisateur Emmanuel Buriez est homme d’action et de passion cinématographique. Arraché de la violence et de la faim à six ans par une mère adoptive française, ce petit haïtien au cœur souriant choisira de creuser son sillon dans le 7art. Avec son premier court-métrage, dès l’âge de treize ans, il entame aujourd’hui sa dix-neuvième année dans le cinéma. Pour célébrer cette jeune maturité, plusieurs de ses longs-métrages sortiront sur grand écran entre 2019 et 2020 : Arion, Flying Guy, Le Prince heureux, puis la trilogie Aldébaran et Migrants... Projection publique sur 32 ans d’envies et d’enchantements. 

 

Surtout ne pas s’arrêter à sa moue juvénile, son regard pétillant et son corps d’athlète de haut niveau. Sous des abords riants et apaisés, Emmanuel Buriez laisse s’échapper un débit enflammé, se dévoilant soudain volcan en fusion. Il a beau cajoler cette énergie puissante, qui lui fait jaillir des coulées d’idées à la minute, tout en lui vibre de passion salvatrice. C’est ce feu qui entretient son ambition et ses envies de vivre plusieurs vies en une seule. Et surtout qui nourrit son imaginaire. C’est un enfant qui ne s’ignore plus depuis qu’il écrit ses scénarios, fait l’acteur, chorégraphie les combats, réalise ses films et les produit avec sa société Manellange. Et, suivant cette volonté de maîtriser toute la chaîne, désormais, Emmanuel Buriez distribue ses films lui-même. Son credo ? Les films fantastiques et de science-fiction, les super héros, les effets spéciaux et l’action. En s’offrant de tels défis, les relevant de haute lutte, Emmanuel Buriez s’accomplit dans son métier de réalisateur et dans son apprentissage d’enfant qui s’amuse… enfin !

Né en décembre 1987 à Delmas, à Haïti, Emmanuel Buriez était élevé par son grand-frère, sa mère ne pouvant s’occuper de lui. Il ne connaissait ni les princes de contes de fées, ni les super héros, mais la dure réalité où le pragmatisme faisait régner la terreur. Se nourrir et éviter les traquenards meurtriers étaient le quotidien de son grand frère qui le protégeait du pire. « Pour moi, mon enfance était normale », rapporte-t-il, avec la reconnaissance du cœur. Il a pris conscience d’une autre normalité en arrivant chez ses mère et grand-mère adoptives. Dans cette région appelée aujourd’hui les Hauts-de-France, l’enfant de six ans a appris l’émerveillement. De la nourriture sans restriction, de l’amour à en revendre et cette pluie glaciale qui contrastait avec celle d’Haïti. Quand il a eu accès à la télévision, il n’appréhendait pas comment les personnes étaient entrées à l’intérieur du petit écran, encore moins comment le personnage de dessin animé pouvait se relever après une chute vertigineuse. « Je ne comprenais pas la magie, se rappelle-t-il. Je préférais les films et les séries d’actions, comme “Walker Texas Ranger”. Aujourd’hui, les dessins animés sont ma récréation. »

La scolarité d’Emmanuel est chaotique, la barrière de la langue et ses origines ne l’aidant pas à s’intégrer facilement. « J’étais le seul noir dans ma classe, jusqu’au collège », confie-t-il. Alors, quand il ne fait pas le pitre en classe, il rêve à ses combats de karaté et à ses compétitions d’athlétisme. Le sport est pour lui une belle école de discipline et de maîtrise de soi : « L’athlétisme m’a permis de battre mon adversaire sans violence, contrairement à ce que j’ai connu à Haïti. Avec la pratique du karaté, j’ai le pouvoir et le contrôle d’interdire cette violence. C’est le sport qui m’a donné confiance en moi. » Entre des cours de solfège, de piano et de théâtre, et ses compétitions sportives où il excellait (champion de France minime, cadet et junior du 100 mètres), Emmanuel Buriez réalise son premier court-métrage (Double faille) avec un caméscope numérique que lui prête son voisin. Il a treize ans et s’imagine déjà mille vies. « Alors que mes camarades de classe se préparaient à devenir politiciens, pilotes de ligne ou journalistes, le temps d’un film je pouvais être un président ou un astronaute, explique Emmanuel Buriez. Quand j’étais petit, j’ignorais ce que je voulais être quand je serais grand : à Haïti, on se ne pose pas cette question, la seule question est de savoir si on sera vivant le lendemain. »

Avec cette vie en urgence qui le tenaille, Emmanuel Buriez écrit, joue et réalise ses films pendant les vacances d’été. C’est un autodidacte, il ne fera aucune école de cinéma. Pour comprendre la manière dont sont réalisés les films, il s’inspire de leur bonus et « making-of » qu’il ne cesse de visionner. Sa grand-mère lui offre sa première caméra pour ses 15 ans. En 2003, à 16 ans, Emmanuel se lance dans l’écriture et la réalisation de « Magic World, une utopie en dérive », un drame fantastique de série TV en douze épisodes de 42 minutes, dans lequel il joue le héros (Zenko Hetani). Toutes les bonnes volontés sont réquisitionnées. Sa grand-mère, couturière de profession, lui confectionne tous les costumes. Il y a près de 150 acteurs et figurants ! Il parvient à boucler son budget de près de 10 000 euros en rassemblant des financements provenant notamment de la commune de Zuydcoote, où il vit. Déterminé, persévérant et optimiste, il est porté par sa passion. Il fait bien, puisque la télévision belge lui achète sa série. « Sans passion, on ne tient pas le coup ! s’exclame Emmanuel Buriez. Il y a peu de chances que je fasse autre chose dans dix ans. »

Malgré ce premier succès, ce cinéaste en herbe hésite entre professeur de sport – après avoir abandonné l’idée d’être un athlète de haut niveau – ou acteur. Mais ces mauvais résultats scolaires l’orientent vers un BEP biologie, parce qu’il est passionné par les dinosaures. Il abandonne au bout d’un an. Après une dispute avec sa mère, il part à Paris avec son sac à dos pour passer un casting. Il en rêvait ; si sa mère n’était pas réfractaire à l’idée, elle préférait le savoir auparavant avec un diplôme en poche. Emmanuel n’avait pas le temps d’attendre, il brûlait de se jeter dans l’arène, préférant apprendre « sur le tas ». C’était en 2004. Il avait 17 ans. Par orgueil, il pose son maigre bagage à la capitale, où il tourne dans des publicités, en réalise certaines ; il se produit en one-man-show humoristique. Il goûte à la grande précarité. Envie d’autres horizons et d’autres expériences, il s’installe à Londres où il est stagiaire aux Studios Pinewood, puis à New York aux Studios Steiner. Là, il obtient un rôle de figuration dans le film « King Kong », de Peter Jackson. « J’ai dû mentir sur mon âge, souligne le réalisateur, les yeux rieurs. Il fallait avoir 21 ans, j’en avais 17. Mais ça a marché ! »

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » Emmanuel Buriez pourrait faire sienne la formule de Danton prononcée à l’Assemblée législative en 1792, exhortant le peuple à se mobiliser pour défendre la France contre les envahisseurs. Convaincant, il l’est. Il sait mobiliser les forces vives et les financeurs pour réaliser ses nombreux projets. « J’ai beaucoup appris, à mes dépens,se souvient-il. Pour être crédible devant un banquier, a fortiori lorsque l’on est jeune, il faut commencer par suivre le code vestimentaire de rigueur : le costume. Maintenant, je sais parler pour convaincre et où chercher les sponsors. » C’est ainsi qu’à vingt ans, Emmanuel Buriez réussit à rassembler un budget de près de cent mille euros pour son film « Ordre de tuer » (2007), qui a enregistré 300 000 entrées en France. « C’est un film en amateur, sans producteur,avec de petits moyens,se remémore-t-il. Les financeurs étaient des sponsors sportifs, indépendants. Je n’avais pas encore des aides de l’État, des régions… » Car, il faut le préciser, cet athlète de haut niveau fut élu Mister Zuydcoote en 2003 et posait depuis lors pour plusieurs marques, notamment de sport. « Je veux être reconnu par les financiers pour ce que je fais et ma capacité à faire un succès », insiste le cinéaste, sans fausse pudeur.

Pour tenir ses budgets, Emmanuel Buriez privilégie l’essentiel à l’accessoire et mise beaucoup sur le numérique, les effets spéciaux, ces fameux fonds bleus qui servent de support à l’imagination. Un ciel apaisé que traverse un super héros, cape au vent (Flying Guy– sortie en 2019), ou une mer agitée ballottant un frêle esquif (Migrants, destination Europe– sortie en 2020). Ce qu’il adore ? Mettre en scène des avions en panique ou les voitures qui se retournent, comme dans Week-end avec un espion – 2015 ! Créer des cascades décoiffantes et des chorégraphies de combat. Les scénarios sont toujours précis, mais il laisse peu d’éléments aux acteurs. « Ce qui m’importe, c’est de leur donner une ligne directrice, des situations, mais aussi des détails psychologiques », précise encore Emmanuel Buriez, qui se dit très sensible à cette matière. Il révèle ainsi qu’en parallèle de ses tournages, de 2009 à 2012, il a étudié la psychologie par correspondance et obtenu l’équivalent d’un master.

L’ambition et la crédibilité aidant, les budgets de films sont devenus de plus en plus importants, le premier étant Aldébaran (2016-2017). Cette adaptation en trilogie tirée d’une série de bandes dessinées (Les Mondes d’Aldébaran – éditions Dargaud) a été réalisée en un seul tournage. Un défi et un budget colossal ! Son envie de réaliser ce film était si forte qu’il n’a pas attendu d’avoir la totalité des financements (en majorité des fonds étrangers). De plus, pris entre son désir d’imposer des acteurs inconnus dans les deux rôles principaux et le dépassement du budget, le tournage a été gelé pendant un an. À ces contingences matérielles s’est aussi greffé un conflit de droit d’auteur qui devrait trouver sa résolution en 2019.

Loin de le décourager, ces aléas renforcent sa volonté de persévérer. Il s’amuse tellement quand il crée, quand il tourne, quand il monte son film. Un film dans lequel il joue toujours, pour nourrir son rêve d’avoir droit à plusieurs vies. Ainsi écrit-il et réalise-t-il Arion en 2018, un conte mythologique dont la sortie est prévue au second semestre 2019. « Sa sortie dépendra des ventes de Flying Guy, qui sortira avant l’été de cette année, annonce le réalisateur, empli d’espoir. Ce film raconte l’histoire d’un super anti-héros noir qui s’interroge sur l’utilisation de ses nouveaux pouvoirs. La réalisation aura coûté un million d’euros, et il faudra au moins 300 000 entrées pour le rentabiliser. » Sans attendre le verdict, Emmanuel Buriez va démarrer au printemps prochain le tournage du conte d’Oscar Wilde « Le Prince heureux ».

C’est dire si la rentabilité, il l’espère, il l’attend fébrilement. « Mes films rapportent aujourd’hui et je sais que suis capable de faire un million d’entrées ! », affirme-t-il avec conviction, sans laisser place au hasard. Mais il a conscience, cette année 2019 comme jamais auparavant, qu’une partie cruciale est en train de se jouer : son entrée dans la cour des grands. Et il l’annonce, par bravade, comme pour forcer le destin : « C’est la première fois que j’ai autant de pression,lâche-t-il, dans un souffle. Si je suis angoissé pour la sortie du film, c’est parce que mes attentes sont fortes. Et si cela marche comme je veux, j’aurais plus de liberté pour créer. » Car cet enfant sans rêves devenu un adulte rêveur, car cet athlète complet devenu pompier réserviste, habitué à fraterniser avec le stress, sait ce qu’est l’urgence. L’urgence de s’amuser, l’urgence de vivre, l’urgence de se rêver au pluriel pour exister. Et son prochain projet, qui est de réaliser l’adaptation des mangas Dragon Ball, démontre qu’il n’est pas arrivé au bout de ses rêves !

Nathalie Gendreau

©Jean-Claude Aubry (portraits)
©Dominik Fusina (Blade)
©Hadrien Bertrand (caméraman)

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1 commentaire sur “Emmanuel Buriez, le réalisateur d’une vie réenchantée

  1. Bonjour,
    Un homme qui se bat pour sa passion, pour ses idées et qui y met toute sa volonté et sa force.
    Bravo M. Emmanuel Buriez

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