“À la ligne : feuillets d’usine”, Joseph Ponthus

 

Extrait

“Tous les matins du monde

Au vestiaire avant l’embauche

Encore cinq minutes avant de replonger dans la nuit

J’admire sincèrement toutes les ouvrières et tous les ouvriers qui ont pris leur douche et se sont parfumés

Moi je ne peux pas

La douche c’est le soir

Enfin en rentrant du boulot” (page 201)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Il est des livres qui sortent de l’ordinaire. Tantôt par la forme, tantôt par le fond. « À la ligne – Feuillets d’usine », de Joseph Ponthus, cumulent les deux en quittant les sentiers battus de la ponctuation et en racontant sa souffrance quotidienne à l’usine. Si l’usine a été une déflagration tant physique que morale pour lui, ce premier roman est une claque par l’audace narrative qui aurait pu être rédhibitoire pour beaucoup de maisons d’édition. Vu les prix qui s’engrangent (Grand prix RTL-Lire 2019 et Prix Régine Deforges), les éditions La Table Ronde ne se sont pas trompées en croyant à ce roman qui a tout du journal poétique, où les vers libres chassés à la ligne sont la seule contrainte à laquelle s’est tenu Joseph Ponthus. Cette contrainte littéraire, qui ressemble tant à la liberté, a favorisé son évasion mentale de son travail prolétarien, à l’heure de la précarité moderne. L’ouvrier intérimaire privé de temps s’octroie la liberté absolue, irréductible, de penser son présent et de l’inscrire dans les pages blanches de sa nouvelle vie sur les lignes des usines en Bretagne. Une superbe ode aux peuples des usines !

S’il a publié « Nous… la cité », aux éditions Zone en 2012, cet éducateur de banlieue parisienne n’avait pas pour ambition de se faire embaucher à l’usine pour dénoncer les conditions de travail des ouvriers. Exilé en Bretagne par amour, chômeur par manque de poste dans le secteur social, l’alternative pour lui était Pôle Emploi ou l’usine. Seulement, l’homme de tradition intellectuelle, comme il se décrit, n’était pas préparé à trier des crustacés ou à nettoyer un abattoir à des cadences soutenues. Cette réalité de la France ouvrière de 2019 est une « baffe dans la gueule », qu’il encaisse vaillamment pour ne pas perdre pied. Certes, il a lu les classiques de la littérature ouvrière, mais rien ne l’avait préparé à ressentir dans ses chairs la réalité aliénante du travail. Comme parade à cet emprisonnement du geste juste et répétitif nécessaire pour ne pas briser la chaîne – appelée désormais pudiquement « ligne » –, Joseph Ponthus s’est réfugié dans la littérature par la pensée. S’il a tenu la distance, il le doit à des souvenirs de textes d’Apollinaire, d’Aragon, de Cendrars, mais aussi de Marx et de Trenet qu’il se répétait en lui-même, comme des récitations, des mantras indispensables à la survie de la pensée, à la dignité de l’être pensant.

À la ligne à l’usine et à la ligne dans la tête : du pareil au même ! Comment Joseph Ponthus aurait-il pu écrire autrement son roman qu’en allant à la ligne, pressé qu’il était de voir se terminer son interminable journée ? Chaque soir, méthodique, il couchait quelques mots mélodiques sur le papier, qu’il libérait du carcan de la ponctuation, comme s’ébrouant du rythme infernal de l’usine pour vivre l’expérience du temps pour soi. Un soi essoré de fatigue, encore imprégné des odeurs de marées ou de sang, qui enlace amoureusement les week-ends sans pouvoir les retenir. Les lundis revenaient toujours trop vite, et avec eux l’annonce par les conducteurs de ligne (les ex-contremaîtres) des chiffres à réaliser dans la journée, dans la semaine. Puis la course à la rentabilité reprenait, entre les courtes pauses cigarette et les déjeuners expédiés, entre les blagues savoureuses et les difficultés quotidiennes, entre l’entraide réconfortante des uns et les coups tordus des autres, entre les accidents de travail si nombreux et les heureux événements si rares. C’est un microcosme de la misère et de l’abrutissement de l’homme par le travail que dépeint l’auteur, dans toute sa réalité cruelle contemporaine. « À la ligne – Feuillets d’usine » est à la fois le retentissement d’une épreuve et une respiration rédemptrice, une rupture de chaînes qui fait du bien… avant d’attaquer une nouvelle ligne.

Nathalie Gendreau

 

Éditions La Table Ronde, 3 janvier 2019, 272 pages, à 18 euros en version papier et 12,99 euros en version numérique.

  • Grand Prix RTL-Lire 2019
  • Prix Régine Deforges 2019

 

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1 commentaire sur ““À la ligne : feuillets d’usine”, Joseph Ponthus

  1. Intéressant ce cocktail de Zola et Rimbaud. L’on devine tout de même le trait un peu forcé pour briser notre carapace d’indifférence.

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